Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique


Tsompbeng

Comment un chercheur en sciences sociales peut-il aborder un sujet polémique ou passionnel ?

Comment objectiver face aux sentiments, élaborer des hypothèses face aux jugements ?

Recension de l’ouvrage de François Etienne Tsopmbeng.

Par Pierre Collantier

 

Ce que l'on nomme la question coloniale fait partie de ces sujets à propos desquels le débat public n'est pas toujours centré sur la compréhension nécessaire à une prise de position. Ce sont le plus souvent les sentiments qui guident le jugement. Qualifier la colonisation de bienfait ou de méfait, c'est faire un jugement moral, c'est-à-dire prendre position à partir d'un point de vue particulier, reposant lui-même sur des valeurs, croyances, opinions.

Les sciences sociales, le chercheur, se doivent eux d'adopter un point de vue autre, celui, décrit par Alfred Schütz, de l'observateur scientifique. Ce point de vue singulier s'appuie sur une méthode, des principes théoriques, et une démarche réflexive questionnant son propre point de vue. C'est ainsi que les sciences sociales peuvent contribuer aux débats de la société, en adoptant leur position singulière, particulièrement révélée à propos de problèmes posant, comme ici, des sortes de cas-limites, dans lesquels la différenciation des points de vues se révèle avec acuité ?

Le travail de François Etienne Tsopmbeng est exemplaire de ce que peut être la démarche des sciences sociales. Par le choix et la constitution de l'objet, mais aussi par la rigueur de la méthode employée. Pour aborder la compréhension du phénomène colonial la méthode choisie est celle de la socio-histoire. Le travail historique, lié à l'interprétation sociologique, permettent de saisir le processus historique dans sa continuité comme dans ses ruptures, et ainsi d'en permettre une compréhension. Pour ce faire, il faut faire des choix, non seulement concernant le cadre théorique de référence, mais également pour trouver un moyen d'aborder le réel. Un phénomène social ne se donne jamais comme une totalité qu'il suffirait de retranscrire, il est l'ensemble des actions des acteurs, la signification que ceux-ci attribuent à leurs actes, les interactions entre différentes sphères de réalités. Pour le dire autrement, un fait ne se produit jamais isolément, est rarement produit par une cause unique. Or, nous ne pouvons pas connaître toutes les causes, toutes les conséquences, tous les éléments implicites d'une situation. Le travail de recherche commence donc par des choix, et par une question : comment entre dans la réalité d'un phénomène ?

Fidèle en cela à Marx comme à Weber, à leurs analyses faisant de l'économie un point central de l'organisation sociale, François Etienne Tsopmbeng choisit la question du travail, et notamment l'apparition du salariat, comme point d'entrée dans la réalité coloniale.

Ce point de départ choisi l'auteur entreprend un important travail historique, derrière lequel se dessine la difficulté et l'exigence de la socio-histoire. Il faut faire le travail de l'historien, et dans ce cas, cela veut dire rechercher les sources déjà existantes, mais également produire celles qui sont nécessaires pour la recherche, à travers l'examen des archives et la rencontre de témoins. Ensuite, il faut utiliser ces matériaux, et faire le travail du sociologue. La démarche sociologique s'articule ensuite autour de deux axes principaux, l'utilisation de concepts, et la comparaison.

L'utilisation des concepts sociologiques, notamment ceux de la sociologie des religions, et plus précisément des groupements religieux (1) (Weber, Troeltsch, Séguy, Turcotte), se fait dans une version non essentialiste. Il s'agit de concepts opératoires, de types idéaux, c'est-à-dire de notions destinées à aborder le réel. Utiliser le concept de compromis, c'est ici voir dans quelle mesure il est signifiant, dans cette situation donnée. L'interprétation à l'aide de concepts permet d'ordonner les matériaux historiques, d'en aborder la signification.

La comparaison, méthode initiée par Max Weber, est ici double, à la fois diachronique et synchronique. Dans un contexte de modernité, c'est-à-dire de pluralisme, nous n'avons plus une notion de vérité ultime à laquelle nous référer (2). Une telle notion de vérité est, quelle que soit la situation historique, problématique lorsqu'il s'agit d'étudier le monde social, celui-ci se présentant à l'observateur comme un ensemble d'interactions entre groupes sociaux, acteurs, sphères de réalité, comme cela a déjà été souligné. L'un des moyens de donner de la valeur à un énoncé scientifique portant sur le monde social est la comparaison. En introduisant une forme de relativisme, le chercheur introduit des éléments lui permettant d'évaluer l'interprétation qu'il donne d'un phénomène. Dans la recherche de François Etienne Tsopmbeng, la comparaison entre la rationalité à l'œuvre dans l'organisation sociale Bamiléké précoloniale permet de mesurer la signification de l'organisation mise en place par le colonialisme. Dans le même sens, la comparaison entre le salariat des sociétés capitalistes, et celui de la congrégation des prêtres du Sacré-Cœur, permet de saisir les particularités de chacune.

A travers cette recherche apparaît ce que fut la colonisation, dans sa dimension de transformation radicale de sociétés. L'approche économique révèle non seulement les changements dans la rationalité propre à cette sphère de l'activité humaine, mais également les justifications idéologiques accompagnant ces transformations (ici notamment une idéologie raciale), les différents motifs (dans le sens de la sociologie phénoménologique de motifs en vue de et de motifs parce que) ayant présidés à ces changements, les questions politiques et l'imbrication de la sphère privée de l'économie de type capitaliste avec le pouvoir politique. Combinée à une approche favorisant la mise à jour des processus historiques à l'œuvre, elle permet une compréhension de la situation postcoloniale.

Pour répondre à la question placée en ouverture, comment un chercheur en sciences sociales peut-il entrer dans ce type de questions, la réponse est contenue dans l'ouvrage de François Etienne Tsopmbeng. Il montre la fécondité de la relation dialectique qu'il y a entre les concepts et la théorie d'une part, le réel objectivé d'autre part. La raison d'être de la théorie, pour les sciences sociales, est bien de parvenir à la compréhension. Ce même réel, son exigence, transforment en retour la théorie, l'interrogent. Ici, c'est la réalité du colonialisme qui prend forme, renouvelant le regard que nous pouvons porter sur cette réalité. Eléments nécessaires à une possible prise de position, ce qui est la façon, discrète, seconde, que peut avoir le chercheur d'être présent dans les débats publics.

Pierre Collantier

Avril 2011

Notes


(1) Ces concepts, élaborés dans le cadre de la sociologie des religions, se transposent dans d'autres domaines. Le groupement volontaire utopique de Jean Séguy peut, à titre d'exemple, servir à l'étude de groupements politiques.

(2) L'idée de vérité entendue dans ce sens, mérite elle-même d'être examinée. Si la référence (par exemple Dieu) est la même, son sens est lui variable (selon les moments historiques, les groupements religieux, les orientations théologiques). L'idée de vérité universelle est en réalité souvent elle-même plurielle.

Référence


François Etienne Tsopmbeng, Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique. Préface de Paul-André Turcotte, Paris, L'Harmattan, 2008, 344p.

Pour citer cet article


Pierre Collantier, recension de Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique. Par François Etienne Tsopmbeng, Préface de Paul-André Turcotte, Paris, L'Harmattan, 2008, 344p. dans Incursions, n°4, mai 2011, http://www.incursions.fr