La psychopathologie de Pierre Janet

Pierre Janet

Redécouverte d’une clinique  de l’action

Par Lucien SA Oulahbib

 

 

 

Revenir à l’œuvre du psychologue Pierre Janet,  contemporain et ami de Henri Bergson[ii], ce n’est pas faire œuvre de nostalgie puisque les nouvelles pratiques thérapeutiques en matière mentale, qui sont structurées autour des idées de trauma et de dissociation[iii], c’est-à-dire de désintégration, donnée, de la conscience pouvant amener à un dédoublement, incontrôlable, de la personnalité, s’en réclament de plus en plus ouvertement. C’est le cas pour l’European Society for Trauma and Dissociation[iv] (ESTD), affiliée à l’International Society for the Study of Trauma and Dissociation[v], (ISSTD). L’intérêt d’un tel retour, très perceptible à l’étranger (en particulier au Japon, en Allemagne, au Canada, en Hollande, en Russie, aux USA) pourrait être accéléré en France parce que les travaux de Pierre Janet semblent bien répondre aux insuffisances de diagnostics repérables dans certaines récidives meurtrières récemment mises en exergue dans l’actualité ; en particulier les violeurs de joggeuses[vi]. L’un d’entre eux a par exemple indiqué qu’il ne pouvait pas se contrôler lorsque la « pulsion » arrivait[vii].

Un diagnostic « janétien » serait (peut-être) le suivant : cet individu, en situation pulsionnelle, signifie qu’il devient dissociatif au dernier degré :

La plupart des auteurs contemporains hésitent également à enfermer les obsédés : il est incontestable que le plus souvent l’internement véritable peut et doit être évité. Cependant il est quelquefois nécessaire de les retirer de leur milieu, il faut leur créer un milieu artificiel plus simple que les milieux naturels et il faut souvent recourir pendant quelques temps sinon à un internement complet, au moins à un isolement relatif[viii

Pulsion et impulsion

Un tel diagnostic implique de bien préciser les termes employés. Ce n’est pas seulement sémantique : une impulsion est contrôlable, pas une pulsion qui se propulse selon le stade quasi mécanique (automatisme[ix]).

Certes, la notion d’enfermement a mauvaise presse depuis les travaux de Foucault, mais la systématicité univoque de ceux-ci en la matière a été critiquée[x], en particulier l’idée qu’une telle pathologie ne doit pas être considérée comme une maladie, mais la dimension même de l’être libre[xi] ; d’où le caractère romantique pris par le dérèglement mental alors que celui-ci, du fait du rétrécissement de la conscience empêche en réalité toute projection imaginaire. Contrairement à ce qu’en disait Maurice Blanchot (le maître de Foucault), Hölderlin n’écrivait pas grâce à la folie, mais pour la conjurer, apaiser la souffrance.

Pour Janet, l’impulsion,  i.e la tendance ou désir (disposition à certains actes[xii]), peut être soit mise en avant, soit mise en sustentation selon la hiérarchie établie en un instant T par la Synthèse ou Personnalité ; cet état, mouvant, de présence/absence en ce que les tendances continuent à (s’)élaborer - ce ne sont pas des habits attendant d’être mis - incarne pour Janet le subconscient :

Ce qui caractérise la subconscience, ce n’est pas que la tendance diminue ou reste latente, c’est au contraire que les tendances se développent, se réalisent fortement sans que les autres tendances de l’esprit soient averties de leur réalisation et sans qu’elles puissent travailler à s’y opposer[xiii].

Janet ajoute :

Il y aurait, je crois, toute une étude psychologique des plus curieuses à faire sur cette rêverie intérieure et continuelle qui joue chez beaucoup d’hommes un rôle considérable. On pourrait étudier le contenu de ces rêveries ; on y verrait quelquefois de curieux travaux psychologiques qui s’effectuent en nous à notre insu. C’est grâce à ce travail subconscient que nous trouvons tout résolus des problèmes que peu de temps auparavant nous ne comprenions pas. C’est ainsi bien souvent [xiv].

Mais il ne faut pas confondre cette impulsion ou tendance avec la pulsion qui, elle, exprime la désintégration ou dimension hystérique i.e le rétrécissement de la conscience allant jusqu’au dédoublement de la personnalité et ses dérivées oscillant entre l’apathie et l’agitation active (sans but autre que l’ardeur et la passion)[xv] : les tendances se manifestent ouvertement sans plus aucune synthèse.

C’est ce stade, , d’implosion progressive que Janet appelle proprement l’inconscient, qu’il s’agit de saisir en son sens littéral : alors que dans le subconscient les impulsions sont en agitation permanente en tant que possibles quoique comprimées, plus ou moins, par la synthèse de la conscience (d’où les actes manqués, les maladresses, les hausses et baisses de tension, d’humeur), l’inconscient, lui, implique que le sujet n’a précisément plus du tout conscience qu’il parle à voix haute en continu ou que ses membres sont en mouvement, allant des tics à l’agitation perpétuelle.

Janet observe par exemple une accentuation du silence [xvi], une sorte de rétrécissement de l’esprit[xvii], doublé du sentiment de fatigue, de défiance envers soi-même et le monde. Or, la conduite de l’effort implique comme condition que le « sentiment de la liberté et le sentiment même de l’existence » ne puissent pas « être mis en question au moment de l’effort moteur ». Janet le souligne en s’appuyant sur ces propos de Maine de Biran[xviii] . Ce qui peut ne pas aller de soi et susciter le refus d’agir, la fatigue d’être soi[xix], la mélancolie et leurs extrêmes dont la psychasthénie « ordinairement caractérisée par des obsessions, des phobies, des impulsions accompagnées de conscience mais qui dans certains cas déterminent de véritables et graves délires »[xx].


L’inconscient comme pathologie du subconscient

Chronologiquement, Janet suggère que c’est l’accumulation latente de troubles divers suite à l’action non réalisée qui rend sinon immédiatement malade du moins déjà angoissé, inquiet[xxi], fatigué (« épuisé ») ; sans doute parce que le corps en son entier ne comprend pas pourquoi l’action n’a pas été accomplie[xxii], ni son échec analysé, alors que toute une énergie y a été synthétisée ; ce qui déclenche nécessairement un doute de plus en plus profond sur la raison de chaque geste, s’il s’avère en plus qu’on ne peut pas se réaliser. Un doute qui peut aller jusqu’à « rétrécir son esprit »[xxiii] sur quelques comportements élémentaires répétés par ailleurs indéfiniment, alors que les diverses autres sensations provenant des troubles suite à l’action non réalisée, sont en quelque sorte négligées, ou au contraire scandées en idées fixes et obsessions, dissociées[xxiv], comme si elles étaient mises à part du reste de l’organisme :

Un beau jour le malade, car vous devinez qu’il est devenu un malade, est examiné par le médecin. On lui pince le bras gauche, on lui demande s’il sent le pincement, et à sa grande surprise, le patient constate qu’il ne sait plus sentir consciemment, qu’il ne peut plus, si j’ose ainsi dire, rattraper dans sa perception personnelle des sensations trop longtemps négligées : il est devenu anesthésique[xxv].

Une anesthésie sélective parfois et qui ne correspond pas à une lésion particulière d’un quelconque nerf [xxvi]:

J’ai vu moi-même, autrefois, une malade qui m’avait semblé fort singulière : elle avait les deux mains absolument anesthésiques, mais elle reconnaissait toujours au contact deux ou trois objets seulement, appartenant à sa toilette habituelle, ses boucles d’oreilles et ses épingles à cheveux en écaille. Tout autre objet mis dans ses mains, une pièce d’or ou un crayon, n’étaient absolument pas sentis. Une autre malade, ayant également les mains absolument anesthésiques, savaient toujours, par le simple contact et sans miroir, si sa coiffure était bien ou mal disposée, selon ses goûts [xxvii].

C’est précisément ce qui n’est absolument pas senti (au sens complexe d’intuition consciente, la sensation étant un phénomène dominé par les actes secondaires, évincés dans ce cas précis) qui relève, pour Janet, de l’acte strictement inconscient [xxviii] ; celui-ci est donc bien plutôt pour lui la pointe extrême pathologique de notre subconscient que celui-ci même.

Les actes inconscients se détachent, se dédoublent, voire s’opposent au présent, mais le couple conscience/subconscience émerge lorsqu’il s’agit de reproduire quelques gestes engrangés antérieurement (mettre des boucles d’oreilles, ses épingles à cheveux, sentir sa coiffure, on l’a lu dans un exemple cité par Janet plus haut) qui expriment des attitudes cristallisées en mécanismes, en automatismes, c’est-à-dire en solutions ou synthèses d’action antérieures, mais qui, devant une nouvelle situation (qui peut être autant un traumatisme - ce que Janet appelle une émotion-choc[xxix] - qu’une approche nouvelle) refusent l’action en résultant. Ce qui implique de rétrécir ce qu’il y a à voir (alors que le cerveau a pu en imprimer des images, mais occultées par la conscience [xxx]), et de boucler en quelque sorte plutôt sur le connu ou automatisme le plus intime :

L’automatisme psychologique, au lieu d’être complet, de régir toute la pensée consciente, peut être partiel et régir un petit groupe de phénomènes séparés des autres, isolés de la conscience totale de l’individu qui continue à se développer pour son propre compte et d’une autre manière[xxxi].

Ce fut publié en 1889.

Chronologie du travail de Janet

Janet avait semble-t-il en projet toute cette approche bien avant 1885, par exemple lorsqu’il projetait de faire une thèse sur les hallucinations quand il obtint son agrégation en 1882[xxxii]. Par la suite, il publie un certain nombre d’articles (remarqués par Charcot) puis sa thèse L’automatisme psychologique (1889) et ensuite cet ouvrage L’État mental des hystériques (1893), préfacé par Charcot (précise Serge Nicolas[xxxiii]) qui marque de façon décisive la recherche sur les névroses.

Freud n’en disconvient pas puisqu’il écrit ceci dans Ma vie et la psychanalyse :

Je lui proposai (à Breuer) une publication faite en commun, idée contre laquelle il commença par se défendre violemment. Il finit par céder, après qu’entre temps les travaux de Janet eussent anticipé sur une partie de ses résultats : le rattachement des symptômes hystériques à des impressions de la vie et leur levée de par leur reproduction sous hypnose in statu nascendi. Nous fîmes paraître en 1893 une étude préalable : "Du Mécanisme psychique des phénomènes hystériques." En 1895 suivit notre livre : « Études sur l’hystérie  »[xxxiv].

Aussi ne faut-il pas s’étonner que Janet, en 1913, puisse citer ce qu’il écrivait en 1893 lors de la parution de L’État mental des hystériques :

Nous sommes heureux que MM. Breuer et Freud aient vérifié récemment notre interprétation déjà ancienne des idées fixes chez les hystériques [xxxv].

Car, entre 1885 et 1888, Janet avait déjà publié toute une série d’articles préparant ces deux ouvrages principaux ultérieurs (L’automatisme… et L’État mental…), dans laRevue philosophique de Ribot et, précisément, dans la revue de la Société de Psychologie Physiologique de Charcot (1885, 1886)[xxxvi]. Ces articles ont trait à la catalepsie, le somnambulisme, la suggestion, le rêve, l’habitude, la passion, etc. Rappelons également, en 1886, l’article intitulé Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité pendant le somnambulismeprovoqué publié dans la Revue Philosophique de la France et de l’Étranger[xxxvii]… De 1886 à 1891 « j’ai peu travaillé scientifiquement et n’ai presque rien publié »[xxxviii] relate de son côté Freud. Ce qui n’est pas évidemment le cas ensuite.


Hostilité de Freud envers Janet

Sauf que beaucoup de critiques continuent encore à expliquer en 1925 que ses analyses se sont inspirées de celles de Janet, ce qui déplaît fortement à Freud qui va alors révéler dans son livre Ma vie et la psychanalyse qu’il n’a par exemple jamais entendu parler de Janet lorsqu’il suivait l’enseignement de J.M. Charcot à la Salpêtrière en 1885[xxxix]. Effectivement, Janet n’entre en contact direct permanent avec Charcot[xl] qu’en 1890 lorsque Charcot lui confie, entre autres[xli], la direction d’un laboratoire de psychologie à la clinique de la Salpêtrière[xlii], avant de devenir le directeur de sa thèse de médecine en 1893, tandis qu’en 1885 Charcot confie plutôt à Freud la traduction en allemand de ses « Nouvelles leçons »[xliii].

Pourtant, il n’en faut pas plus pour que Freud écrivit dans Ma vie… que « Charcot m’agréa, m’introduisit dans son intimité et depuis lors j’eus ma pleine part de tout ce qui avait lieu à la clinique »[xliv]. Notons, en passant, s’agissant de cette « pleine part », que lorsque Freud propose à Charcot de diriger une thèse « ayant pour but la comparaison entre les paralysies hystériques et les organiques »[xlv] Charcot décline l’offre, ce qui fait dire à Freud que Charcot « était d’accord avec moi, mais on pouvait aisément voir qu’au fond il n’avait aucune prédilection pour une étude psychologique approfondie de la névrose »[xlvi]. Or, Charcot n’a eu de cesse d’étudier l’hystérie dans ses fondements spécifiquement psychologiques, par exemple son ouvrage de 1884 intitulé Pour guérir les paralysies psychiques par des procédés psychologiques.  Sauf qu’il ne devait pas partager l’avis de Freud stipulant que toute névrose a pour base un refoulement sexuel. Janet reprit la même position sans chercher nécessairement à entretenir la polémique avec Freud, car son objet était d’avancer scientifiquement.

Janet pouvait par exemple spécifier ceci en 1913 à propos de Breuer et Freud (je soulignerai quelques mots significatifs) :

Ces auteurs montraient par des exemples très heureusement choisis que certains troubles étaient la conséquence de « réminiscences Acheter "Actualité de Pierre Janet" de LS. Oulahbibtraumatiques » et leurs observations, je le constatais avec plaisir, étaient tout à fait analogues aux miennes. Tout au plus ces auteurs changeaient-ils quelques mots dans leur description psychologique, ils appelaient psycho-analyse ce que j’appelais analyse psychologique, ils nommaient « complexus » ce que j’avais nommé « système psychologique » pour désigner cet ensemble de phénomènes psychologiques et de mouvements, soit des membres, soit des viscères, qui restait associé pour constituer le souvenir traumatique ; ils baptisaient du nom de « catharsis » ce que je désignais comme une dissociation des idées fixes ou comme une désinfection morale[xlvii].

Et dans ce même rapport de 1913, si décrié, il pouvait également reconnaître le mérite de Freud sur tel ou tel aspect, par exemple sur le refoulement [xlviii] ou, plus tard en 1926, sur le lien entre angoisse et « acte sexuel arrêté avant sa consommation »[xlix].

Les contre-vérités sur le travail de Janet

Mais, dans ce cas, puisque Janet n’a jamais cherché la polémique et plutôt la discussion de pair à pair, pourquoi suscite-t-il une opposition aussi violente, non seulement de la part de Freud, mais aussi de nos jours, plusieurs décennies après, de la part d’un auteur comme Elisabeth Roudinesco (historienne de la psychanalyse)[l] ?...

A lire les passages consacrés à Janet dans son Histoire de la psychanalyse en France, il n’est question que de jalousie envieuse de Janet vis-à-vis de Freud, facteur premier de sa critique envers la psychanalyse selon elle, et ce à partir de travaux, sinon faux du moins qui seraient dépassés. Un seul exemple permettra peut-être de s’en rendre compte. E. Roudinesco évoque un « malentendu présent depuis Charcot »[li] lorsqu’elle fait état de plusieurs correspondances entre Jung et Freud, en particulier à propos de ce refus qu’auraient la France en général et Janet en particulier de placer le refoulement sexuel au centre de l’analyse. Ainsi Freud aurait dit à Jung :

Janet est une fine intelligence, mais il est parti sans la sexualité et ne peut à présent plus avancer, nous savons qu’en France, il n’y a pas de retour en arrière.

Observons que l’emploi du terme de malentendu accolé au nom de Charcot semble ambigu puisqu’il laisse entendre que Charcot aurait au fond mal entendu Freud, alors qu’il n’en était rien, Charcot ne partageait simplement pas cette unilatéralité causale. Ensuite les questions sexuelles n’étaient évidemment pas inconnues pour Janet. Par exemple :

Un individu ému ne peut tenir en place, il va et vient dans sa chambre ou bien il sort et marche indéfiniment devant lui : si je n’étais pas sorti, j’aurais tout cassé, il fallait que je marche beaucoup ou bien j’étais obligé de me calmer en me masturbant…[lii].

Certes, Freud eut plus de succès que Janet, particulièrement avec la vogue du surréalisme et son engouement pour l’écriture automatique, puis du freudo-marxisme, et ensuite du développement personnel - jusqu’à refluer cependant considérablement aujourd’hui bien plus grâce aux percées des psychologies cognitives, motivationnelles, différentielles[liii] que par les polémiques attisées par la parution du Livre noir de la psychanalyse ou récemment par l’ouvrage de Michel Onfray[liv].


L’impuissance à agir comme trauma pour Janet

C’est que, pour Janet, cette systématique unicausale ne correspond pas à ce qu’il étudie parce que ce n’est pas ce refoulement qui importe seulement, plutôt ce qu’il indique comme symptôme de quelque chose de plus profond encore : l’impuissance à agir. Ce qui incite par exemple à se servir du sexe, comme de la nourriture (anorexie, boulimie) mais aussi de l’aboulie, de l’irascibilité, de la paralysie partielle ou hémiplégique, en tant que solutions compensatrices, dérivations, dont l’excès exprime un conflit subconscient, l’ultime de celui-ci allant vers sa mise en inconscience, c’est-à-dire sa dissociation.

Ainsi, au lieu d’agir pour réaliser ce but, ce qui nécessiterait une concentration du sentiment d’effort[lv], on dissipe plutôt en excès ou en défaut son énergie dans la distraction, la nourriture, dont la mise en crise peut se transformer en fuite, en idée fixe, en névrose au sens janétien i.e qui cantonne régressivement l’effort réfugié dans l’impuissance, la manie jusqu’aux tics[lvi], les entêtements interminables[lvii], les efforts perpétuels tels que le fait de compenser le manque d’action adéquate par « le besoin exagéré d’un succès d’orgueil »[lviii], en passant par les refus de se détendre, de se reposer, de flâner[lix], ou, à l’inverse, en s’immobilisant dans de minutieuses paralysies partielles, des dévalorisations jusqu’au dégoût de soi[lx]. Et, lorsque aucune lésion n’est décelable, ces conduites dans leur configuration extrême se traduisent pour Janet par un rétrécissement de l’esprit, i.e un affaiblissement de la synthèse, ou conscience, et ceci se double ensuite d’un affaissement de la tension ou fatigue, torpeur.

En un mot, la cause de l’impuissance à agir peut être multiple, le trouble sexuel en étant pour ainsi dire l’une des conséquences, mais point la cause unique et systématique.

A la recherche d’une nouvelle théorie unificatrice

Un retour et un enrichissement de l’analyse psychologique janétienne peut donc ne pas être quelconque dans la recherche actuelle visant, à l’instar de la physique théorique, à l’émergence d’une nouvelle théorie unificatrice à même de saisir la dynamique du psychisme humain.

Janet a cru précisément l’avoir appréhendée pour une part en ces quatre sentiments, vitaux, au sens psychologique, i.e qui n’impliquent pas une force physique mais mentale : ils accompagnent et ressentent à chaque instant l’action : ce qu’il faut y déployer comme effort, ce que cela apporte comme joie, ce qu’il peut en coûter commefatigue, et enfin la tristesse possible si l’action échoue ou n’a pu émerger. Et la trop grande présence ou l’absence de ces quatre sentiments phares, leur trop grande force ou leur trop grande faiblesse, devient le traumatisme par excellence (Janet en regroupera tous les symptômes sous le terme de psychasthénie).

C’est par une telle analyse, multilatérale, du traumatisme que Janet se rattache à Charcot. Certes, ce lien étroit entre Charcot et Janet n’était pas du goût de tout le monde, en particulier de Déjerine[lxi]. Pourquoi ? Parce que certains élèves de Charcot développaient des explications autour de la métalloscopie[lxii], et que  l’époque, scientiste, orientait le béhaviorisme vers la seule interaction Stimulus-Réponse. Or, Janet partageait avec Charcot l’idée que la psychologie devait se distinguer de la physiologie (mais point s’en séparer puisque Charcot avait fondé la Société de psychologie physiologique [lxiii], et Janet passa son doctorat de médecine).

La spécificité de l’analyse psychologique

Charcot, qui a cherché toute sa vie à distinguer la psychologie humaine de la physiologie animale à laquelle le scientisme de l’époque voulait la réduire, voyait bien dans l’expérience qu’il y a différentes sortes de traumatismes spécifiquement humains tel que le manque de confiance en soi, ce que plus tard Adler nomma le complexe d’infériorité ; du moins si l’on en élargit l’application elle aussi par trop encline à privilégier l’élément anatomique, en l’occurrence la taille du pénis ; alors que celui-ci ne peut évidemment y réduire le tout du vouloir. Ce dernier s’affirme certes comme affirmation du désir d’être, et ce dernier peut impliquer la conquête sexuelle ou son impulsion comme dépense de plaisir, mais la réalisation du désir d’être ne se réduit pas à la compensation physique d’un manque de reconnaissance spirituelle ou sociétale ; de plus le désir d’être « évolue » :

Si on veut bien entendre par ce mot « évolution » ce fait qu’un être vivant se transforme continuellement pour s’adapter à des circonstances nouvelles, qu’il est sans cesse en voie de développement et de perfectionnement,  les névroses sont des troubles ou des arrêts dans l’évolution des fonctions[lxiv].

La psychologie janétienne diagnostique ainsi qu’une névrose désigne d’abord une difficulté dans la constitution de l’action : ce qui implique une perte de confiance dans ses propres capacités à ériger.

Pierre Janet comme précurseur

On le voit, l’approche janétienne est riche d’explications multidimensionnelles et peut ainsi autant expliquer l’émergence de l’action que sa constitution, sa régulation et ses troubles. D’où la satisfaction heuristique de la voir enfin réintroduite dans la recherche scientifique alors qu’elle l’a toujours impulsée. Pierre Janet s’avère être unprécurseur plus que jamais d’actualité.

Janvier 2011

Lucien Samir Oulahbib



Notes


[ii] Bergson parraina son entrée au Collège de France, et fut son collègue à l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

[iii] Selon le Docteur Yves Thoret, maître de conférences (laboratoire de psychopathologie de l'identité, de la pensée et des processus de santé, université Paris X), on peut distinguer « dans les travaux de Pierre Janet, quatre fonctions au mécanisme de dissociation : la désagrégation, qui sépare du psychisme les phénomènes qui échappent à la conscience, la recomposition réversible, par laquelle les représentations dissociées se regroupent à nouveau et peuvent former une nouvelle personnalité, l'enfouissement du souvenir traumatique pathogène et enfin, l'effet bénéfique d'une action clinique, qui vise à modifier activement le souvenir de la scène traumatique, en modifiant directement son contenu. (…) Le mécanisme de dissociation mérite d'être distingué de celui de refoulement et d'être étudié pour lui-même dans les diverses organisations pathologiques, en se basant sur l'hystérie.  » in L'Évolution Psychiatrique, Volume 64, Issue 4, Octobre-Décembre 1999, Pages 749-764.

[iv] http://www.estd.org/history.html

[v] http://www.isst-d.org/education/faq-dissociation.htm

[vi] http://www.lepost.fr/article/2010/09/08/2212145_recidiviste-il-tue-une-joggeuse-dans-le-nord-le-meurtre-pouvait-il-etre-empeche.html

[vii] « L’homme n’a pas donné d’explication précise à son geste, “il ne comprend pas lui-même ce qui l’a poussé à faire ça” » :

http://www.au-troisieme-oeil.com/index.php?page=actu&type=skr&news=31171 ;

voir aussi :

http://www.clicanoo.re/11-actualites/16-faits-divers/262798-huit-ans-d-emprisonnement-pour-le.html ;

[viii]Pierre Janet, Les obsessions et la psychasthénie, (1903), Paris, L’Harmattan, Tome II, volume I, 2005, p. 702.

[ix] Pierre Janet, L’automatisme psychologique, (1889), Paris, éditions Odile Jacob, 1997.

[x] Marcel Gauchet, préface de De Pinel à Freud dans Le sujet de la folie de Gladys Swain, Paris, Calmann-Lévy, 1997.

[xi] Oulahbib, Éthique et épistémologie du nihilismeles meurtriers du sens, Paris, éditions L’Harmattan, 2002 ; La philosophie cannibale, Paris, éditions La Table Ronde, 2006.

[xii] Janet, La tension psychologique et ses oscillations, in Traité de Psychologie, Paris, (sous la direction de Georges Dumas), éditions Librairie Félix Alcan, 1923, Tome I, chapitre IV, I, L’automatisme des tendances, p. 923. Voir aussi De l’angoisse à l’extase, (1926), éditions Société Pierre Janet, T.II, p. 420.

[xiii] La psycho-analyse, (1913), in La psychanalyse de Freud, Paris, 2004, II, Le mécanisme pathologique du souvenir traumatique, p. 75-76.

[xiv] Janet, Névroses et idées fixes, (1898), Paris, éditions Société Pierre Janet, 1990, p. 393.

[xv] De l’angoisse à l’extase, op.cit, T.II, p. 92.

[xvi] De l’angoisse à l’extase, op.cit., T.II, p. 199.

[xvii] Idem, p. 198.

[xviii] De l’angoisse à l’extase, T.II, op.cit., p. 111.

[xix] Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi, ParisOdile Jacob, 2000. Voir Oulahbib in la revue PSN, (Psychiatrie-Sciences Humaines-Neurosciences), éditions Springer, V.7, février 2009.

[xx] De l’angoisse à l’extase, T.I, p. 277.

[xxi] Idem, p. 144-145, et p. 423.

[xxii] Idem, p.149. Voir également Les obsessions et la psychasthénie, Paris, (1903), deuxième partie, troisième section, 2, L’hypothèse de la dérivation psychologique, nouvelle édition l’Harmattan, 2005, Tome II,  p. 248-254.

[xxiii] De l’angoisse à l’extase, op.cit., T.II, p. 198-199.

[xxiv] Idem, p.386 : « Le mot dissociation me paraît devoir être réservé à la rupture des associations déjà construites autrefois, à la rupture de l’association entre un mot et sa signification, entre les divers mouvements consécutifs d’un même acte, en un mot à la destruction d’une tendance primaire, constitutionnelle ou acquise. »

[xxv] Janet, Conférences à la Salpêtrière, (1892), Paris, L’Harmattan, 2003, pp.37-38.

[xxvi] Contrairement à ce que peut en penser Richard Webster dans son livre Le Freud inconnu, (Paris, 1998, éditions Exergue), qui réduit souvent ce genre d’anesthésies soit à des facteurs organiques, soit à des simulations dans sa hâte à démontrer la fausseté de la théorie freudienne… par exemple page 108.

[xxvii] Janet, Conférences à la Salpêtrière, (1892), op.cit, pp. 21-22.

[xxviii] Janet, L’automatisme psychologique, (1889), op.cit., deuxième partie, chapitre I, Les actes subconscients, I, Les catalepsies partielles,  pp. 264-265 : « on entend par acte inconscient une action ayant tous les caractères d’un fait psychologique sauf un, c’est qu’elle est toujours ignorée par la personne même qui l’exécute au moment même où elle l’exécute. »

[xxix] De l’angoisse à l’extase, op.cit, T.II, p. 329.

[xxx] « On a projeté à des étudiants à un rythme très rapide des bandes passantes de photos déformées par la peur. Les participants n’ont pas vu les images. Pourtant, les chercheurs qui observaient en même temps leur cerveau grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM) ont vu la partie correspondant au centre de la peur s’allumer » in Le Point du 20 avril 2006, Paris, p.73.

[xxxi] L’automatisme psychologique, (1889), op.cit., 1998,  pp.264-265.

[xxxii] Serge Nicolas, introduction à Pierre JanetConférences à la Salpêtrière, Paris,L’Harmattan, 2003, p.7.

[xxxiii] Idem, p.11.

[xxxiv] (1925), Paris, éditions Gallimard, collection Les Essais, 1949, p. 31.

[xxxv] Janet, La psychanalyse de Freud, op.cit., p. 58.

[xxxvi] Serge Nicolas, Pierre Janet, Conférences à la Salpêtrière, op.cit.,p.7.

[xxxvii] Serge Nicolas, op.cit., Conférences à la Salpêtrière…, p.14.

[xxxviii] Ma vie…op.cit., p. 25.

[xxxix] Idem, p. 17-18.

[xl] Dans son Histoire de la médecine, Charcot, 1825-1893, p.53, le docteur Charles Drèze indique que « Pierre Janet, introduit en 1885 par son oncle dans le service de Charcot, y travaille de manière constante et continue de 1890 à 1910 » in http://www.md.ucl.ac.be/loumed/CD/DATA/120/36-69.PDF

[xli] Charcot va lui « demander de donner en 1892 une série de conférences (11 mars, 17 mars, 1er avril) à la Salpêtrière (…) » in Serge Nicolas, op.cit., Conférences à la Salpêtrière…, p.11.

[xlii] Serge Nicolas, idem., p.11.

[xliii] Freud, Ma vie… op.cit, p. 17.

[xliv] Ibidem.

[xlv] Idem, p.19.

[xlvi] Ibidem.

[xlvii] Janet, La psychanalyse de Freud, op.cit., p. 58.

[xlviii] Ibidem, p. 75.

[xlix] Janet, De l’angoisse à l’extase, op.cit., T.II, p. 255.

[l] Ce rappel, institutionnel, semble nécessaire lorsque l’on peut lire la manière dont elle traite un Michel Onfray avec qui le désaccord ne justifie pas ainsi l’argument d’autorité : http://bibliobs.nouvelobs.com/20100416/18956/roudinesco-deboulonne-onfray ; et, d’ailleurs, si Onfray a refusé de débattre avec Roudinesco, (http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/180410/reponse-delisabeth-roudinesco-la-reponse-de-mic ) je suis tout à fait prêt pour ma part à venir mettre les points sur quelques i.

[li] Histoire de la psychanalyse en France, Paris, Fayard, 1994, Tome 1, p. 224.

[lii] De l’angoisse à l’extase, T. II, op.cit., p. 326.

[liii] Par exemple les travaux de Joseph Nuttin et de Maurice Reuchlin.

[liv] Le crépuscule d’une idole, éditions Grasset, 2010.

[lv] On sait que chez Janet quatre principaux sentiments (à distinguer des émotions qui en sont la scansion) régulent l’action : l’effort, la joie, la tristesse, la fatigue : De l’angoisse à l’extase, op.cit, T.II, p. 326.

[lvi] De l’angoisse à l’extase, op.cit., T.II, pp.142-143.

[lvii] Ibidem, p.145.

[lviii] Ibidem, p.171.

[lix] Ibidem, p.153.

[lx] Ibidem, p.161.

[lxi]Henri F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard, 1994,  p.367.

[lxii] Idem, p.400.

[lxiii] Idem, p. 365.

[lxiv] Les névroses, Paris, Flammarion, 1909, seconde partie, 4. Les névroses, maladies et l’évolution des fonctions, p.323.

L’auteur

Docteur en sociologie. Habilité à diriger des recherches en sciences politiques. Attaché d’enseignement et de recherches à Lyon III (science politique et philosophie). Derniers ouvrages parus : Nature et politique, éditions L'Harmattan, 2008,  et Actualité de Pierre Janet, même édition, 2009. 

 

Pour citer cet article

Lucien Samir Oulahbib, La psychopathologie de Pierre Janet : redécouverte d'une clinique de l'action, Incursions – La lettre de l'AFFRESS, n°3, janvier 2011, http://www.incursions.fr.