Peter Berger : une introduction

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Quelques réflexions sur les façons d'occuper sa retraite, la sociologie des religions, le monde universitaire et les médias.

Traduction du premier billet de Peter Berger sur son blog The American Interest.

 

Par Peter L. Berger

 

Un sage chinois qui écrivait à un vieil érudit retiré de ses charges officielles lui fit deux suggestions : prendre une jeune concubine ou apprendre à peindre des dragons sur de la soie rouge. Je suis un vieil érudit et je suis maintenant retiré de la plupart de mes charges officielles. J’ai sérieusement envisagé les deux idées et en ai conclu qu’elles étaient impraticables dans mon cas. C’est juste à ce moment là que les gens de The American Interest sont arrivés avec une suggestion très différente – que je devrai écrire un blog sous leurs auspices (si c’est le terme adapté dans le langage du cyberespace), traitant principalement des développements actuels de la religion, mais s’autorisant d’occasionnelles excursions dans d’autres domaines.  Ma relation aux ordinateurs est à peu près comparable à celle d’un homme des cavernes tentant de piloter un avion de ligne. Cependant, la perspective d’écrire un blog avec cette description m’a intrigué. Elle m’a paru définitivement plus praticable que les deux suggestions chinoises. Donc, allons-y.

Religion et autres curiosités

Pourquoi quelqu’un pourrait-il être intéressé par ce que j’ai à dire sur la religion ? Jusqu'à présent, de nombreuses personnes ont manifesté de l’intérêt pour mes productions hors-ligne (pour ainsi dire, à l’époque de l’homme des cavernes), lisant mes livres, assistant à mes cours, venant discuter avec moi. Pourquoi traduire cet intérêt en ligne ? Je n’en ai aucune idée. Nous devrons voir. Mais laissez-moi dire quelque chose au sujet de ma perspective particulière au sujet de la religion, à la fois professionnellement et personnellement.

Le plus gros de ma carrière professionnelle a eu lieu en tant que sociologue de la religion. Depuis mes études supérieures, mon approche de la sociologie en général et de la sociologie de la religion en général a été très influencée par Max Weber. C’est une approche qui prend l’histoire au sérieux, qui est largement comparative et qui essaye d’être objective. Je pense que cela est louable pour n’importe quelle branche de la sociologie, mais cela est très louable en particulier si le sujet d’investigation est la religion.

Les méthodes de recherche quantitatives peuvent être très utiles si l’on veut s’occuper de phénomènes sociaux de grande échelle, incluant les phénomènes religieux. Très souvent, cependant, les données de l’enquête peuvent êtres distordues si les questions posées sont formulées dans l’ignorance du contexte culturel des répondants, un contexte invariablement formé par l’histoire. Deux exemples tirés de la recherche sur la religion : des données d’enquête ont suggéré que le Japon était très sécularisé parce que, entre autres choses, beaucoup de Japonais ont déclaré ne pas croire en Dieu, ce qui est évident si leurs croyances religieuses ont été formées par le bouddhisme et le shintoïsme. Des données d’enquête ont également suggéré que la chrétienté orthodoxe était dans une mauvaise passe en Russie parce que peu de russes allaient à l’église avec régularité, un fait qui n’impressionnera personne de familier avec la piété orthodoxe, dans laquelle le fait d’aller à l’Eglise est moins important que dans le catholicisme et le protestantisme (les visiteurs étrangers du Musée de l’Hermitage à Saint Petersbourg ont par contre noté que beaucoup de gens priaient devant les icones présentées là). Il va sans dire que la connaissance de l’histoire religieuse devra inclure la connaissance de la théologie adéquate. Ainsi, Max Weber s’est senti obligé de fouiller dans les méandres de la théologie calviniste afin de comprendre les motivations des entrepreneurs puritains, au sein de laquelle était enracinée une vision du monde qui, sous une forme qui a beaucoup muté, continue à se réfléchir dans la culture économique américaine des siècles plus tard (virtuellement, aucun américain ne crois plus aujourd’hui dans la « double prédestination », s’ils en ont jamais entendu parler, mais le succès économique donne toujours l’assurance que l’on fait partie des «élus»).

A l’âge de la globalisation, la sociologie bénéficie du fait d’être comparative. Même si l’on est intéressé uniquement par un seul pays, on comprendra d’autant mieux celui-ci que l’on pourra le comparer avec d’autres. Prenez la soi-disant « guerre culturelle »(1) en Amérique. Le plus gros de celle-ci tourne autour de la question du rapport entre l’Eglise et l’Etat. Je pense qu’il est utile à la compréhension de voir les parallèles avec ce que se passe dans d’autres pays, comme par exemple la Turquie. Dans les deux pays, une élite sécularisée s’appuie sur des institutions non-élues pour contrecarrer la pression d’une bruyante populace religieuse : sur les cours fédérales en Amérique, sur l’armée en Turquie (ce n’est pas seulement plaisanter que de dire que l’Union américaine des libertés civiles, dans sa vision des relations appropriées entre l’Eglise et l’Etat, a une idéologie kémaliste).

Toute la sociologie, mais la sociologie de la religion par-dessous tout, devrait être une entreprise d’investigation empirique et objective (Weber aurait dit « neutre du point de vue des valeurs »). Au cours de ma carrière, j’ai exploré des groupes religieux avec des croyances auxquelles je m’identifiais, d’autre avec des croyances auxquelles j’étais indifférent, d’autres encore que je n’aimais pas.  J’ai essayé avec acharnement d’employer la même approche pour chacun d’entre eux, à la fois dans ma recherche et dans mon enseignement. Je ne crois pas du tout que cela soit trop difficile, en tout cas pas plus que de donner une juste note à un étudiant que l’on apprécie et à un autre que l’on trouve positivement irritant. Recherche : dans l’exemple que je viens de donner, je n’approcherai pas le sujet différemment si j’étais un chrétien évangélique en Amérique, un musulman pieux en Turquie, ou un agnostique dans un autre pays (il n’y a pas plus de “sociologie chrétienne” qu’il n’y a de “chimie chrétienne”). Enseignement : quand j’ai enseigné pour la première fois à des étudiants, il est venu à mon attention que la majorité d’entre eux étaient convaincus que j’étais un athée – ils n’étaient pas capable de dire à partir de mon enseignement que j’étais (selon les mots d’un de mes amis) un « groupie de Dieu » (2) invétéré.

C’est ici le bon endroit pour divulguer ma perspective personnelle. Mon ami avait raison. Je suis en effet un « groupie de Dieu ». Plus spécifiquement, je suis un croyant chrétien, plus spécifiquement un luthérien très libéral. Laissez-moi en dire un peu plus : ceci ne devrait rien avoir à faire dans rien de ce que je pourrai dire comme sociologue (et si cela devait arriver – nous pouvons tous errer quelquefois - signalez-moi s’il vous plait au comité central wébérien). Pour compliquer un peu le problème, j’ai également écrit et enseigné en tant que théologien laïc (ce qui est parfaitement non accrédité). Il n’y a rien de mauvais en cela. Nous portons tous différents chapeaux. Dans ce cas, il est très important d’être clair sur le chapeau que l’on porte quand on parle à un moment donné. J’ai toujours fait très attention à faire cela et je ferai attention de la même manière si je devais être amené à mettre mon chapeau théologique dans ce blog.

Le traitement de la religion dans le monde universitaire et les médias laisse parfois à désirer, ce qui fait que l’approche que j’ai décrite plus haut peut être une contribution utile. Le problème vient en partie du fait que ces deux institutions sont, dans leurs échelons supérieurs, occupées par ce qui est le groupe le plus sécularisé de la société américaine. A la différence de beaucoup de leurs collègues en Europe, ces personnes ne sont pas particulièrement hostiles à la religion. Mais ils ne savent pas grand-chose à son propos et ses expressions les plus passionnées les mettent mal à l’aise. Il en résulte qu’elles sont tentées d’expliquer les phénomènes religieux comme étant « réels » en référence à quelque chose d’autre : l’ethnicité, la classe sociale, la politique. Quelquefois, bien sûr, cela est effectivement le cas. Il y a ainsi des processus de « religionnisation », au sein desquels un conflit au sujet du pouvoir politique (comme en Irlande du Nord) ou sujet d’un territoire (comme entre les Palestiniens et les Israéliens) évolue en un conflit religieusement défini (encore que beaucoup de personnes croient sincèrement et sont motivées par les définitions religieuses de la situation).  Dans tous les cas cependant, il est important de réaliser que la religion est un phénomène suis generis, qui peut être compris dans ses propres termes et ne peut pas être seulement valablement interprété comme étant « réellement quelque chose d’autre ».

Le biais séculariste peut produire des œillères. Le protestantisme évangélique est la religion dont la croissance est la plus explosive dans le monde. La couverture médiatique en est en général assez pauvre, la subsumant sous une vague catégorie de « fondamentalisme », avec des missionnaires pacifiques mis dans le même sac que des kamikazes. Une grande part du traitement académique est également pleine de préjugés. La couverture médiatique de la crise des abus sexuels dans l’Eglise catholique a très souvent eu une tonalité de jubilante Schadenfreude (joie provoquée par le malheur d’autrui, NDT), avec peu de scepticisme à propos de faits remontant à plus de trente ans, allégués par des individus ayant de lourds intérêts dans leur version des événements. Le monde universitaire et les journalistes ont tous les droits d’être sécularistes, mais ils devraient mettre leurs croyances personnelles entre parenthèses quand ils essayent de comprendre la réalité, autant que doivent le faire des « groupies de Dieu » comme moi.

Me mettrai-je moi-même immodestement en avant comme possédant la seule réponse sûre à toutes les questions sur la religion dans le monde contemporain ? Certainement pas. Je suppose que je dois conclure ces observations introductives avec quelques démentis vraiment humbles. Il me revient à la mémoire quelque chose que Golda Meir est supposée avoir dit à un de ses ministres : « ne soyez pas si humble. Vous n’êtes pas assez important. ».

Peter Berger

Juillet 2010

Traduction d’une note de Peter Berger parue le 26 novembre 2010 sur son blog http://blogs.the-american-interest.com/berger.

Avec l’aimable autorisation de l’auteur - traduit de l’anglais par Matthieu Ollagnon

Notes


(1)    métaphore employée aux USA pour dire que le conflit politique est fondé sur des ensembles de valeurs culturelles différentes.

(2)    Le terme employé en anglais par l’auteur est « Godder ».

Pour citer cet article


Peter Berger, Une introduction, traduit de l’anglais par Matthieu Ollagnon (An Introductionhttp://blogs.the-american-interest.com/berger, 9 juillet 2010), Incursions n°4, mai 2010, http://www.incursions.fr