Neutraliser le surnaturel

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En évoquant l’étymologie du mot « religion », Peter Berger pose les termes d’une alternative entre « religere », relier, et « relegere », faire attention…

Par Peter L. Berger.

 

Dans le New York Times du 13 novembre 2010 on trouvait à quatre pages d’intervalle, deux histoires relatives à la religion. La première, rapportée par Laurie Goodstein (qui intervient régulièrement sur ces questions), avait trait à la conférence des évêques catholiques romains sur les procédures d’exorcisme. L’autre histoire, évoquée par Mark Oppenheimer (un autre reporter régulier du Times), traitait d’une proposition inhabituelle faite lors des récentes rencontres annuelles de l’Académie américaine de la religion. Goodstein and Oppenheimer sont tous deux d’excellents journalistes et leurs histoires peuvent être très bien lues séparément. Je crois pourtant qu’il est plus instructif de les lire ensemble.

La conférence des évêques s’est réunie à Baltimore afin de préparer les évêques et les prêtres à répondre à ce qui est apparemment une demande croissante d’exorcisme. L’organisateur de la conférence, l’évêque Thomas Paprocki de Springfield, Illinois, explique : « ceux qui pensent avoir besoin d’un exorcisme ne sont pas nécessairement réellement concernés. Celui-ci est uniquement utilisé dans ces cas où le Diable est impliqué de façon extraordinaire dans la possession effective de la personne. De là, il est important de déterminer quand l’individu a davantage besoin de soins psychiatriques que d’un exorcisme. Le Rite de l’exorcisme (récemment révisé en 1998) énumère les critères de cette détermination (lesquels, je pense, ne sont pas aisés à appliquer dans des cas concrets). Scott Appleby, qui enseigne l’histoire catholique américaine à Notre Dame, fait une observation fine au sujet de cette conférence : « [Son objectif est de dire] que l’Eglise n’est pas une institution comme les autres. Elle est surnaturelle, et les acteurs clés sont la hiérarchie et les prêtres à qui peut être confiée cette fonction d’exorcisme. Il s’agit d’une stratégie visant à dire : nous ne sommes pas la Réserve fédérale, et pas le Conseil mondial des églises [un aparté plutôt grinçant]. Nous agissons avec les anges et les démons (les italiques sont de moi) ».

L’exorcisme traite les manifestations malveillantes du surnaturel – Satan et les forces démoniaques de moindre degré. L’Eglise à également des procédures standards pour s’occuper de manifestations bienveillantes – apparitions de la Vierge, autres miracles, saints… Il existe ainsi des procédures précises et hautement rationnelles pour déterminer quand un individu peut être considéré comme saint. Béatification et canonisation sont des processus juridiques qui peuvent prendre parfois plus d’un siècle pour aboutir. L’Eglise, bien sûr, accrédite des intrusions du surnaturel dans le monde empirique. Mais elle enveloppe ces intrusions avec des procédures bureaucratiques et légales qui, si je puis dire, arrachent les crocs du surnaturel. L’Eglise maintient un contrôle strict. Comme toutes les bureaucraties, elle ne voit pas d’un bon œil la libre entreprise. Quand cette dernière apparait, comme dans les mouvements charismatiques ou mystiques, l’Eglise cherche à contenir le dommage qu’elle pourrait causer – par exemple, en les reléguant dans la sphère des ordres monastiques. Les anges et les démons sont également rangés avec soin dans les boites fournies par le droit canon romain.

L’Académie américaine de la religion (AAR) est probablement la plus grande organisation au monde d’érudits dans le domaine religieux. Ses rencontres constituent un marché du travail et une occasion de faire du réseau, voire d’entendre parfois une nouvelle idée. L’AAR s’est récemment réunie à Atlanta. Je n’y étais pas, mais je suppose que les traditionnelles tractations, intrigues et amourettes y ont eu lieu comme d’habitude. Il s’y est produit cependant un événement inhabituel : Jeffrey Kripal, professeur de religion à l’Université Rice, a proposé dans un papier que le « paranormal » soit inclus dans le champ des études religieuses telles qu’elles sont normalement comprises par les membres de l’AAR. Le terme « paranormal », employé par Kripal dans son sens conventionnel, couvre des phénomènes tels que la télépathie, les prémonitions, les fantômes et même les enlèvements par des extraterrestres. La suggestion de Kripal n’aurait pas fait lever un sourcil s’il avait simplement voulu parler de l’étude des croyances sur le phénomène en question – ce que les historiens, sociologues et psychologues convenables de l’AAR font tout le temps. Mais ce qu’il avait à l’esprit est l’étude du phénomène en tant que tel – ce qui suppose des enquêtes scientifiques pour savoir s’il est réel. Il comprend que ceci pourrait violer l’épistémologie présumée des études religieuses, qui rejette ou met entre parenthèses les questions relatives à la véracité du paranormal. Kripal pense au contraire que les expériences paranormales sont très importantes et devraient être scientifiquement étudiées. Il ajoute, d’ailleurs, avoir eu lui-même au moins une expérience de ce type (qui a entraîné une lévitation au plafond).

L’AAR a pour origine quelque chose qui s’appelait l’Association des instructeurs bibliques, fondée en 1909. Je suppose qu’il s’agissait de personnes qui enseignaient la Bible dans un contexte normatif, c'est-à-dire comme écriture sacrée. Durant les années 60, deux choses se sont produites : l’Association a changé son nom en Société pour la littérature biblique (SBL), se déchargeant elle-même de toute implication théologique ; et l’AAR a été fondée comme une organisation séparée de la SBL (bien que les deux groupes se rencontrent parfois au même moment). Elles partagent une épistémologie rigoureusement séculière, ou si préférez, naturaliste. Ce que Kripal a en tête a été le programme de la soi-disante « recherche psychique », une activité pratiquée il y a fort longtemps. C’est en 1885 que la Société américaine pour la recherche psychique (ASPR) a été fondée, un de ses patrons n’étant pas un personnage moindre que William James. L’organisation existe toujours et continue à investiguer des cas que la vision du monde de la société moderne assigne à la catégorie de la superstition. Celle-ci est également soigneuse d’éviter toute implication théologique, définissant son objectif comme étant de chercher les preuves de « la connexion des êtres conscients avec le monde physique » - un programme contenant clairement des hypothèses naturalistes. Il me semble que ce que après quoi court Kripal est essentiellement une fusion de l’AAR et de l’ASPR et, sinon de leurs organisations, du moins de leurs programmes de travail. Ces deux groupes pourraient ainsi interagir avec les anges et les démons, ce qui est revendiqué comme étant du domaine propre de l’Eglise catholique, mais approchés dans un esprit de détachement scientifique.

Je ne voudrai pas être mal compris ici : en aucun cas je ne remets en cause le droit d’aucune discipline scientifique d’aborder le phénomène religieux, ou en ce qui nous concerne, paranormal, d’une façon rigoureusement objective. Je fais la même chose tout le temps comme sociologue de la religion. Les érudits de l’AAR peuvent traiter des anges et des démons en tant que convictions socialement ou psychologiquement pertinentes, sans avoir se demander s’ils existent au-delà de ces croyances. Ceux de l’ASPR sont totalement légitimes à se demander si la télépathie peut être expliquée en termes naturalistes comme une capacité de l’esprit humain pas encore totalement expliquée. Mais je veux souligner que ces activités peuvent également être comprises comme une forme particulière d’exorcisme : le surnaturel est contenu et empêché ainsi d’exploser dans la réalité de la vie ordinaire.

Les sociologues qui traitent souvent de la religion aiment souvent en référer à l’origine du mot latin religio. On suppose alors qu’il dérive du verbe religare, relier. Dans ce cas, cela pointerai vers une idée très valable, plus complètement formulée par le sociologue classique Emile Durkheim, qui est que la religion fournit les liens symboliques qui tiennent une société ensemble. Je comprends cependant que les latinistes rejettent cette étymologie pour une autre qui est, en fait, plus intéressante : religio dérive derelegere, faire attention. En d’autres termes, le surnaturel est une réalité très dangereuse, de celles qui doivent être approchées avec la plus grande prudence. Cette acceptation a été brillamment formulée par Rudolf Otto, probablement l’un des plus grands historiens de la religion du vingtième siècle, dans son livre The Idea of the Holy. La religion est toujours fondée sur une expérience, quel qu’en soit le degré d’intensité ou de sophistication, avec une réalité intensément dangereuse (si j’écrivais un papier pour une conférence de l’AAR, je dirai bien sûr « la croyance en une réalité » - comme sociologue, je peux me référer au constat fameux de W.I. Thomas : « si les gens définissent une situation comme réelle, elle est réelle dans ses conséquences »).

Les passages les plus mémorables du travail d’Otto décrivent deux événements dans des contextes culturels très disparates, chacun illustrant la façon dont l’expérience religieuse fait exploser la réalité ordinaire – la vision du trône de Dieu dans le Livre d’Isaïe et la vision de la forme divine de Krishna dans le Bhagavad Gita. Dans les deux cas, le langage ordinaire s’effondre dès qu’il s’agit de rendre justice à une expérience qui remet en cause tous les présupposés de la réalité ordinaire. Otto a forgé le terme de « numineux » pour rendre compte de cette expérience. Sa langue allemande semble également inopérante et il retombe sur le latin pour décrire le numineux comme unmysterium tremendum, à la fois terrifiant et attirant. Celui-ci est totaliter alter, totalement autre que ce qui relève de la fabrique de la vie quotidienne. Par-dessus tout, cela est extrêmement dangereux. C’est pourquoi, dans la Bible et dans d’autres écritures sacrées, les premiers mots prononcés par un ange à un être humain sont « n’aie pas peur ! ». Il existe un merveilleux hadith, une tradition orale au sujet du prophète Mohammed, concernant sa première rencontre avec l’ange Gabriel (qui lui a donné l’ordre de réciter les mots du Coran). Selon cette tradition, Mohammed a fui du mont Hira, où l’ange lui était apparu, a couru tout le chemin jusqu’à sa maison et a dit à sa femme : « cache moi, cache moi, afin qu’il ne me trouve pas à nouveau ! ». C’est seulement avec les encouragements de Khadijah qu’il a trouvé le courage de remonter encore une fois sur la montagne (c’est pourquoi elle est appelée le premier musulman).

On peut construire une théorie complète des institutions religieuses à partir des propositions clés d’Otto. A l’origine de toutes les traditions religieuses, on trouve une expérience du numineux. Les institutions religieuses ont alors deux fonctions : préserver la mémoire de l’expérience, de telle façon qu’elle soit remise aux générations futures qui ne l’ont pas expérimentées elles-mêmes ; et prévenir l’invasion de la réalité quotidienne par l’expérience du numineux, ce qui rendrait impossible le fait même de vivre ordinairement. En ce sens, chaque institution religieuse est un exorcisme. Théoriser cela n’est pas mon objet ici ; il me suffit seulement de revenir aux deux événements sur lesquels j’ai commencé ce billet. Il est difficile de penser deux institutions plus différentes l’une de l’autre que l’Eglise catholique romaine et l’Académie américaine de la religion. Les deux cependant sont similaires d’une façon qui n’est anodine : elles fournissent des procédures pour maintenir le surnaturel à distance. L’Eglise le fait par ses procédures légales et bureaucratiques. La discipline des études religieuses le fait, hé bien, en l’étudiant. Les deux mécanismes évitent d’avoir à rencontrer le surnaturel directement dans sa terrifiante réalité.

Peter L. Berger

Novembre 2010

Traduction d’une note de Peter Berger parue le 26 novembre 2010 sur son blog http://blogs.the-american-interest.com/berger.

Avec l’aimable autorisation de l’auteur - traduit de l’anglais par Matthieu Ollagnon

Présentation de l’auteur


Peter L. Berger est un sociologue austro-américain, auteur entre autres La construction sociale de la réalité. Il est professeur émérite à l’université de Boston.

Pour citer cet article


Peter Berger, Neutraliser le surnaturel, traduit de l’anglais par Matthieu Ollagnon (Defanging the Supernaturalhttp://blogs.the-american-interest.com/berger, 26 novembre 2010), Incursions n°5, septembre 2011, http://www.incursions.fr,

Image en début d’article : Evariste Vital Luminais (1822 Nantes - Paris 1896) - Exorcisme. Huile sur toile, 22 1/8 x 18 1/8 pouces (560 x 460 mm).