Newman et le développement de la personne dans L'Idée d'université

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L'Idée d'université s'inscrit dans une longue réflexion sur la valeur intrinsèque de l'éducation comme fin en soi et son action inhérente au développement de la personne. L'homme en tant que tel doit demeurer au centre du mouvement éducatif, en ce sens où sa formation doit être un bien en soi et non servir à une quelconque fin extérieure à lui-même. Newman dénonce avec force l'idée qui consisterait à croire que le savoir existerait indépendamment de l'esprit et serait assimilé sans le rôle actif de la personne.

Par Maud Besnard

 

(Suite du résumé) Pour Newman, la connaissance de notre être passe nécessairement par un double  mouvement d'intériorité: un premier mouvement conduit à la prise de conscience de l'existence de toutes nos facultés cognitives sous l'action de l'éducation libérale ; un second mouvement conduit à la prise de conscience de l'existence de notre conscience morale par la voix de Dieu qui se trouve en chacun de nous. Le développement de la personne dans son intégralité n'est possible que par la mise en mouvement, d'une part, d'interactions entre les savoirs et la personne, d'autre part, des rapports d'altérité entre la personne et son Créateur et entre la personne et autrui, tous concentrés dans un même milieu.

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L'Idée d'université que John Henry Newman proposa dans sa version la plus achevée en 1873 se compose de deux parties bien distinctes. Les neuf conférences qui forment la première partie de L'Idée furent rédigées sous la plume de Newman en 1852 à l'occasion de la fondation d'une université catholique à Dublin (1) ; la seconde partie correspond à une série d'essais et de conférences prononcées, pour la plupart d'entre elles, devant une assemblée d'étudiants par Newman lui-même alors qu'il assurait sa fonction de recteur de l'université catholique (2). Si les discours prennent une tournure philosophique, la seconde partie, d'orientation plus pratique, vient appuyer la théorie de l'éducation exposée par Newman dans la première section de l'ouvrage. En effet, l'éducateur s'interroge sur les fondements philosophiques à partir desquels sont définies la nature et la finalité de l'université. En cela, L'Idée d'université est bien plus que de simples conférences universitaires rédigées pour la circonstance (3), le traité s'inscrit dans une longue réflexion sur la valeur intrinsèque de l'éducation comme fin en soi et son action inhérente au développement de la personne.

Dans son ouvrage La Pensée de John Henry Newman, le Cardinal John Honoré conclut l'un des chapitres ayant trait à l'éducation par la remarque suivante : « Il n'y a d'éducation que libérale parce qu'il n'y a de promotion que de la personne. Ce personnalisme newmanien est présent à toute L'Idée d'université. C'est-à-dire que les leçons de ce grand livre sont toujours actuelles (4). »

Le Cardinal Jean Honoré souligne un point fondamental de la pensée éducative de Newman, à savoir que l'homme en tant que tel doit demeurer au centre du mouvement éducatif, en ce sens où sa formation doit être un bien en soi et non servir à une quelconque fin extérieure à lui-même. Newman se démarque ainsi de la pensée victorienne fortement imprégnée du courant utilitariste initié par Jeremy Bentham à la fin du 18ème et repris plus tard par ses disciples dont l'un des plus célèbres fut John Stuart Mill.

A contrario Newman offre au lecteur une philosophie de la personne reposant sur une conception chrétienne de l'homme. Si celui-ci est au centre de l'expérience de la vie et doit être à lui-même sa propre fin, comment ce dernier en prend-il conscience? Quel chemin doit-il emprunter pour prendre conscience de sa propre existence et la finalité qui est inscrite en lui ? Car l'homme est bien plus qu'une espèce biologique, issu d'un milieu naturel ; au contraire de l'animal, il se distingue par sa raison et sa conscience. Mais ses facultés humaines ne sont en rien à l'état de perfection à sa naissance, l'homme est un être en devenir, il doit se créer lui-même, s'humaniser en cultivant ses facultés intellectuelles et morales. Le mouvement de totalisation de l'être ou « whole man », c'est-à-dire la réalisation d'un haut degré de perfectionnement de la personne devient possible par l'action de la culture sur l'esprit et par l'action de Dieu sur la conscience. Ces deux puissances d'action permettent d'élever la personne et de révéler sa personnalité.

Action de l'éducation libérale dans le développement de la personne : la culture de l'intériorité

L'éducation a toujours été une des préoccupations majeures de Newman aussi bien dans sa période anglicane qu'après sa conversion au catholicisme en 1845. Sa réflexion sur les rapports entre personne et éducation s'est construite au-delà de son cheminement religieux (5), et ne l'a jamais quittée tout au long de sa vie. Comme il le reconnaîtra lui-même en 1863, « from first to last, education, in this large sense of the word, has been my line (6) ».

Ce sujet si cher à Newman doit dépasser, selon lui, les clivages religieux pour reposer sur le sens commun comme il le souligne dès la première conférence de L'Idée d'université : « [...] les principes sur lesquels je compte m'appuyer dans ma recherche se fondent sur la simple expérience de la vie. Ils ne sont pas tirés de la théologie [...] Ils sont imposés par la condition même des choses. La prudence et la sagesse humaine les dictent, en l'absence de toute illumination venue d'en-haut. Le sens commun les confesse, même quand l'intérêt ne l'y pousse pas. Voilà pourquoi, encore qu'ils soient vrais, justes, bons en eux-mêmes, ces principes ne reposent aucunement sur la conviction religieuse de ceux qui les professent. Les Protestants peuvent s'en prévaloir autant que les Catholiques (7). »

Si Newman met en garde contre toute tentation de théoriser sur l'éducation à partir de vérités religieuses, c'est pour mieux affirmer le rôle primordial de l'expérience-mouvement de la vie consciente individuelle- dans le développement historique de l'éducation. C'est aussi une façon pour cet Anglais catholique de marquer sa différence avec le Saint-Siège qui, par la voix de son représentant en Irlande, Paul Cullen, nommé archevêque de Dublin en 1852, voyait en la future université catholique une sorte de séminaire plus qu'un authentique studium generale ou lieu du savoir universel.

Or l'université est le milieu dans lequel interagissent esprit humain et connaissance. La transmission des savoirs au fil des siècles constituent le patrimoine intellectuel de l'humanité qui doit être gravé en chacun afin d'en assurer la subsistance: « One generation forms another ; and the existing generation is ever acting and reacting upon itself in the persons of its individual members (8). »

L'expérience de la vie sur laquelle Newman fonde sa conception de l'éducation prend forme à partir du processus intérieur d'intellection plus qu'il n'est la résultante de faits purement extérieurs et indépendants de la personne, en cela, l'expérience devient expérience personnelle : « My point is not to deny that our knowledge comes from experience, not to advocate innate forms, but to say that our experience is not so much of external things, but of our own mind (9). »

Le glissement opéré de la notion « experience » à la personnalisation de l'expérience « our experience » met en lumière la façon dont Newman appréhende la réalité et son rapport au monde. Si la connaissance découle de notre expérience alors Newman laisse à entendre que l'intelligibilité du monde, son ordonnancement, ne peut être saisie que de manière intime et personnelle. L'intellect est le centre à partir duquel la personne peut appréhender le réel mais la rencontre n'est possible que par un mouvement d'intériorité. Si la connaissance provient en partie de l'intellect en passant par le filtre de l'expérience, elle peut agir en l'homme et lui donner une tournure philosophique sous la forme d'un habitus : « quand nous acquérons ce savoir, nous satisfaisons à un besoin immédiat de notre nature. Celle-ci, différente en nous de ce qu'elle est dans les créatures inférieures, n'atteint pas d'un coup la perfection qui lui est propre. Elle a besoin pour cela d'instruments et de secours extérieurs. Et voilà pourquoi le savoir, qui est l'un de ces principaux auxiliaires, a de la valeur en raison de ce que sa seule présence opère en nous pour notre plus grand bien, sous la forme d'un habitus [...](10). »

Newman prend l'exemple de la littérature pour rendre compte du lien étroit et personnel entre le savoir et l'intellect. La littérature agit sur l'homme car elle est avant tout «  la vie et l'œuvre de l'homme naturel, innocent ou coupable ». En cela, elle est l'expression de vérités universelles sur l'homme pécheur (11), ces vérités font sens à l'esprit car elles sont des principes immuables, l'essence même de la nature humaine au-delà de toute considération religieuse. C'est dans un mouvement naturel d'identification et d'appropriation de ces vérités que l'homme prend peu à peu conscience de sa propre nature pécheresse. Ce retour réflexif permet à l'homme d'avoir une distance critique par rapport à ce qu'il est lui-même et accepter les limites que lui impose sa nature faillible. Les savoirs libéraux sont le propre de la nature humaine car ils sortent de ses profondeurs les plus intimes pour se révéler au grand jour.

Or Newman déplore dans la sixième conférence intitulée « Le savoir dans ses rapports avec l'érudition » que « De nos jours, on doit tout apprendre en même temps ; non pas une chose, puis une autre ; non pas une seule chose bien, mais plusieurs, et mal. Il faut s'instruire sans contention, sans attention, sans application ; sans poser le fondement, sans procéder méthodiquement, sans pousser jusqu'à l'achèvement. L'acquisition du savoir ne relève même plus de la personne ; et c'est là, ma foi, la merveille du siècle. La machine à imprimer va travailler l'esprit, comme la machine à vapeur travaille la matière. Une fois le mécanisme mis en branle, la population, passivement, presqu'inconsciemment, va se trouver illuminée (12). »

Newman dénonce avec force l'idée qui consisterait à croire que le savoir existerait indépendamment de l'esprit et serait assimilé sans le rôle actif de la personne or, la transmission de données n'est qu'une première étape dans le processus d'acquisition des savoirs, ces données à l'état brut doivent être passées au crible de l'intellection pour être digérées, assimilées puis devenir propriété de l'intellect et former ainsi durablement et en profondeur la personne.

Newman renvoie ainsi à la tournure philosophique que l'esprit acquiert par l'éducation libérale, cet esprit cultivé s'incarne en un type idéal qu'il nomme gentleman : « En raison de ses principes philosophiques, il [gentleman] est patient, indulgent et résigné....S'il se laisse entraîner dans quelque controverse, sa discipline intellectuelle l'empêche de commettre aucune grossière maladresse, comme il arrive à des esprits peut-être plus puissants, mais moins bien formés....Le gentleman peut bien, lui, avoir tort ou raison : il a toujours la tête trop claire pour être injuste...Il connaît la faiblesse de l'humaine raison, aussi bien que sa force ; son champ d'action et ses limitations(13). »

Lorsque Newman souligne « la faiblesse de l'humaine raison », il interpelle sur les dérives rationalistes qui ont amené à croire que seule la raison toute puissante était la mesure de toute chose et était, à elle seule, l'instrument de la perfection humaine. Or Newman ne peut se satisfaire de cette vision réductrice de la nature humaine où seule une activité de l'intellect serait stimulée et reconnue comme étant le seul chemin menant l'homme à la vérité. Par opposition à l'homme d'une seule vue, emprisonné dans un domaine d'études spécialisées (14) où seul l'exercice de la raison domine le développement de l'esprit, Newman met en avant l'homme cultivé dont l'esprit formé intégralement lui permet de saisir la réalité dans ses moindres aspects, d'avoir une vision synthétique et connexe de cette même réalité.

Mais si l'éducation libérale assure une bonne formation de l'intellect car « Il [le savoir] nous retourne sur nous-mêmes, nous centre sur nous-mêmes et tend à faire de notre intelligence la mesure de toutes choses (15) » en stimulant toutes nos facultés (entendement, contemplation, imagination, création...), Newman précise qu'elle n'est pas pour autant garante du développement intégral de la personne. En effet, si l'intellect est seul à être la mesure de toutes choses, l'homme cultivé peut se refermer sur lui-même et se complaire dans une sorte de satisfaction émerveillée de sa propre intelligence. La formation de l'intellect doit s'accompagner de la formation du cœur afin d'assurer le développement complet de la personne. L'on voit ainsi se dessiner les principes qui sous-tendent la conception newmanienne de l'homme. L'unité de l'homme n'est possible que si esprit et cœur, intellect et conscience sont pris en compte dans la formation de la personne. Cette conception chrétienne de l'homme s'opposait radicalement à une conception moderne et pleinement assumée par les libéraux et utilitaristes anglais de l'époque victorienne. Ces derniers réduisaient l'homme à sa fonction purement intellectuelle ou plus exactement à ses capacités rationnelles en faisant fi de sa formation spirituelle. Les nouveaux établissements universitaires fondés dans la première partie du 19ème siècle, dont la plus emblématique fut l'université de Londres, témoignaient de cette nouvelle philosophie de l'éducation dont les principes visaient la fonctionnalisation de l'individu dans la société.

L'université catholique d'Irlande devait offrir une alternative à ces nouvelles formations universitaires amputées des savoirs religieux alors même que ces derniers constituaient avec les savoirs profanes l'essence de l'université depuis la fondation des studia generali à l'époque médiévale.

Newman réaffirme avec force dans L'Idée le rôle imparti à l'Eglise dans la préservation de l'intégrité de l'université : «  elle [l'université] doit être investie, -- encore que cela concerne son intégrité et non son essence, -- d'un pouvoir coercitif, qui lui permette d'imposer l'ordre et la discipline, et d'exiger de ses sujets un certain comportement religieux et moral (16). » Si l'Eglise est le premier éducateur de la conscience authentique du chrétien, le milieu universitaire tel que le conçoit Newman peut prolonger en son sein cette formation en maintenant cette conscience en éveil.

Action de la conscience dans le développement de la personne : interaction et altérité dans le milieu universitaire

Pour Newman, la connaissance de notre être passe nécessairement par un double mouvement d'intériorité: un premier mouvement conduit à la prise de conscience de l'existence de toutes nos facultés cognitives sous l'action de l'éducation libérale ; un second mouvement conduit à la prise de conscience de l'existence de notre conscience morale par la voix de Dieu qui se trouve en chacun de nous.

Le rapport d'altérité qui se crée entre la personne et l'Esprit qui l'habite, Newman le soulignait déjà dans l'un de ses Sermons universitaires intitulé « L'Influence comparée de la religion naturelle et de la religion révélée » rédigé en 1830 alors qu'il exerçait la fonction de vicaire à St Mary the Virgin, l'église universitaire d'Oxford. Son approche personnaliste de Dieu s'exprimait sous la formule choisie de « method of personation » ou « méthode de personnalisation » ; Newman mettait déjà en avant le lien personnel et intérieur qui unissait la créature à son Créateur en soulignant que Celui-ci « in quo vivimus, movemur et sumus. (17) ». Cinq années plus tard, lors de la publication du deuxième volume des Sermons paroissiaux, Newman réaffirmait avec force l'inhabitation de l'Esprit Saint en chaque homme : « c'est notre grand privilège de recevoir dans notre cœur, non pas les seuls dons de l'Esprit, mais sa présence même, lui en personne, qui vient y habiter d'une manière réelle et non symbolique. (18)» Si le cœur parle au cœur, si Dieu parle à l'homme, alors c'est l'intelligence du cœur qui doit servir à l'intelligence des actes. En effet, la conscience morale ou voix intérieure de Dieu, est celle qui assure à la personne une bonne conduite envers elle-même et autrui car la crainte de Dieu « l'oblige à sortir de soi-même (19) » dans un mouvement de décentration, de projection de soi vers l'Autre.

Mais comme le souligne Newman, l'erreur de la pensée moderne est de croire que christianisme et civilisation ne serait qu'un seul et même signifié pour désigner un même ordre des choses, une même grille de lecture des valeurs. Or cette contrefaçon intellectuelle, comme la nomme vivement Newman, conduit à faire croire que le sens moral, généré par la culture et l'éducation, peut se substituer à la conscience authentique du chrétien. Newman dénonce l'hérésie avec force dans L'Idée en rappelant que « L'éducation libérale ne fait ni le chrétien, ni le catholique ; elle fait le gentleman. C'est une bonne chose d'être un gentleman ; c'en est une d'avoir l'esprit cultivé, le goût délicat, un cœur franc, équitable, impartial, d'adopter dans la conduite de sa vie un comportement noble et courtois. De telles qualités sont connaturelles à qui possède un vaste savoir. Elles sont l'objectif même que poursuit l'université....Mais, par ailleurs, je le répète : ces qualités ne sont pas une garantie de sainteté, pas même de droiture de conscience (20). »

Déjà dans l'un de ses sermons prêchés à Oxford, Newman distinguait l'homme cultivé du chrétien : « Le philosophe aspire à un Principe divin, le chrétien à un Agent divin. Or consacrer nos énergies au service d'une personne donne naissance aux plus hautes et nobles vertus : l'attachement désintéressé, le dévouement personnel, le loyalisme. Plus encore l'humilité habituelle de celui qui sent qu'il y aura toujours un Etre plus élevé que lui (21). ». Au contraire du chrétien, le philosophe ou l'homme cultivé tend vers un idéal d'excellence morale, extérieur à lui mais qu'il aspire en lui plutôt qu'il ne se projette vers cet idéal au risque alors de devenir un dieu pour lui-même et de se renfermer dans une forme de contemplation de lui-même.

Le mouvement d'intériorité enclenché par l'éducation libérale ne doit pas se transformer en un état de contemplation de son propre moi au risque alors de cultiver un amour-propre et un individualisme outrancier. Bien au contraire, le mouvement d'intériorité est une étape transitoire qui doit être dépassé par un mouvement d'extériorisation, de décentration de la personne. Or cette projection de la personne hors d'elle-même pour aller à la rencontre de l'Autre ne se réalise pleinement qu'à la condition de prendre conscience au plus profond d'elle-même de l'Etre supérieur qui l'habite.

Mais si l'homme cultivé ne peut se confondre avec le chrétien, ils peuvent cependant s'unir ou du moins s'allier en un même milieu, un centre vers lequel convergeraient civilisation et christianisme. Le choix de fonder une université catholique en terre irlandaise n'est pas anodin. En effet, se rejoignent en ce lieu l'esprit intellectuel et l'esprit catholique qui ont fait la fierté du peuple irlandais en des temps plus anciens comme le souligne Newman dans l'une des ses allocutions à l'adresse des étudiants de l'université : « Ensuite, j'observe que tout en se distinguant ainsi par sa ferveur religieuse, la population catholique n'a d'aucune façon vu s'appauvrir ses dons intellectuels qui firent jadis la réputation de l'Irlande...mais les Irlandais, comme leurs pires ennemis doivent l'admettre, ont toujours été, non seulement un peuple catholique mais un peuple de grands talents naturels, à l'esprit délié, original et subtil. Ceci caractérise la nation depuis les temps les plus reculés et fut surtout remarquable au Moyen-Age.... « Philosophe » en ce temps-là était presque synonyme de « moine irlandais ». A Paris comme à Oxford, les deux grandes écoles de pensée médiévale, on constate que le plus hardi et le plus subtil de leurs controversistes est un Irlandais, le moine Jean Scot Erigène à Paris...  (22)».

Bien que Newman insiste sur la légitimité naturelle à fonder une université catholique sur le sol irlandais, il n'en demeure pas moins que celui-ci précise que l'esprit qui doit y habiter n'est pas nécessairement lié à l'organisation structurelle de ladite université. L'esprit catholique dont fait mention Newman dans la dernière conférence intitulée « Obligations de l'Eglise à l'endroit du savoir » ne peut en effet se réduire à l'organisation d'un programme universitaire spécifique : « la catholicité d'une université n'est pas garantie suffisamment du seul fait qu'on y enseigne intégralement la théologie catholique (23). »

Pour Newman, il faut donc dépasser, transcender l'organisation formelle de l'institution universitaire afin qu'elle devienne un organisme vivant et dynamique dans lequel « l'Eglise y insuffle son esprit pur et immatériel (24) ».  Cette Alma Mater, ce milieu organique dans lequel se concentrent les esprits qui y sont formés, génère alors un esprit particulier, un genius loci. La présence de Dieu en chaque individu concentré dans un même milieu universitaire ne peut que décupler la puissance d'action divine en son sein et diffuser cet esprit catholique qui crée et forme l'unité de la vie universitaire. Newman met donc en avant, dans L'Idée, le rôle de l'éducation libérale dans la formation de l'esprit mais, au-delà de son argumentation en faveur de ce type d'éducation, se dessine sa véritable philosophie de la personne. Le développement de la personne dans son intégralité n'est possible que par la mise en mouvement, d'une part, d'interactions entre les savoirs et la personne, d'autre part, des rapports d'altérité entre la personne et son Créateur et entre la personne et autrui, tous concentrés dans un même milieu. Ces trois principes assurent la formation complète de la personne envisagée dans sa dimension intellectuelle et spirituelle. Cette nécessité d'unifier la personne s'oppose radicalement à toute tentative et tentation de réduire l'homme à un animal purement rationnel. Bien au contraire, Newman insiste sur le mystère profond de la personne, celui qui garantit son individualité propre, sa personnalité.

Maud Besnard

Octobre 2011

Notes


(1) L'université catholique d'Irlande accueillit ses premiers étudiants en 1854.

(2) J.H. Newman assura officiellement sa fonction de recteur de l'université catholique d'Irlande du 4 juin 1854 au 12 novembre 1858.

(3) Suite au Queen's Colleges Act voté en 1845 autorisant la fondation de collèges universitaires interconfessionnels en Irlande et excluant l'enseignement de la théologie de leur programme, le Saint-Siège recommanda l'érection d'une université catholique à Dublin afin d'encourager la population catholique à suivre une formation incluant savoirs profanes et religieux.

(4) HONORE Jean, La Pensée de John Henry Newman. Une Introduction, Paris, Ad Solem, 2010, p. 146.

(5) NEWMAN J.H., L'Idée d'université, traduction de Edmond Robillard et Maurice Labelle, Genève, Ad Solem, 2007, p. 65 : « Les principes que je vais exposer, avec l'approbation de l'Eglise catholique, je les professais déjà dans la première période de ma vie, à un moment où la religion était pour moi affaire de sentiment et d'expérience plutôt que de foi. »

(6) NEWMAN J.H., Autobiographical Writings, edited with an Introduction by Henry Tristam of the Oratory, New York, Sheed and Ward, 1957, p. 259.

(7) L'Idée, op.cit., p. 6.

(8) NEWMAN J.H., University Sketches, edited and annoted by M. Tierney, Staten Island, St. Paul Publication, p. 6.

(9) NEWMAN J.H., The Philosophical Notebook, vol.2, edited by Edward Sillem, Louvain, Nauwelaerts Publishing House, 1970, p. 22.

(10) L'Idée, p. 219.

(11) Ibid., p. 411 : « Païens ou chrétien, il est certain qu'il péchera et la littérature se fera l'expression de son péché. »

(12) Ibid., p.279.

(13) Ibid., p. 382-383.

(14) Ibid., p. 123 : « Il arrive que des hommes d'intelligence supérieure se consacrent avec ardeur et pendant des années à l'étude ou à la recherche dans un secteur donné du savoir profane. La vie de leur esprit se concentre toute et se réfugie dans ce secteur, au point qu'ils n'ont plus d'yeux ni d'oreilles pour ce qui ne s'y rapporte pas de façon directe. »

(15) Ibid., p. 394.

(16) McGrath Fergal, Newman's University: Idea and Reality, Dublin, Browne and Nolan, 1951, P. 173.

(17) Newman J.H., Sermons universitaires, traduction de Paul Renaudin, Genève, Ad Solem,2007 p.76.

(18) Newman J.H., Sermons paroissiaux, vol.2, traduction sous la direction de Pierre Gauthier, Paris, Editions du Cerf, 1993, p. 192.

(19) L'Idée, (op. cit.), p. 355.

(20) Ibid., p. 246.

(21) Sermons universitaires, op.cit., p. 80.

(22) L'Idée d'universitéLes Disciplines universitaires. Traduction de Marie-Jeanne Bouts et Yvette Hilaire, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1997, p.210- 211.

(23) L'Idée, op.cit.. p. 392.

(24) Ibid., p. 392

 

Références


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Walgrave, J.H.(1960). Newman the Theologian. New York : Sheed and Ward.

Présentation de l'auteur


Angliciste de formation, Maud Besnard consacre ses recherches à L'idée d'université de John henry Newman et au développement de la personne à l'ère victorienne dans le cadre d'une préparation au Doctorat à La Sorbonne-Nouvelle, Paris. Elle assure, par ailleurs, la fonction de responsable du département d'anglais à l'ICR, Rennes. Communication : « L'Idée d'université selon le Bienheureux John Henry Newman », Colloque Education et éducateurs chrétiens, organisé par l'ICR, Rennes (13 octobre 2011), Actes du colloque à paraître en 2012.

Pour citer cet article


Maud Besnard, Newman et le développement de la personne dans L'idée d'UniversitéRevue Incursions n°6, 1er semestre 2012

Image en début d'article : photo de John Henry Newman prise en 1887 (source : wikipedia commons).