Culture militaire, spiritualité et résilience : le pèlerinage militaire international de Lourdes

 Groupe de militaires canadens en déplacementCertains spécialistes des sciences humaines avancent que la spiritualité est un facteur qui contribue hautement à la résilience. Dans le contexte des Forces Canadiennes, les aumôniers sont chargés de proposer aux militaires des programmes et des occasions de formation spirituelle. Par exemple, en mai 2012, une délégation de 65 canadiens (militaires et membres de leurs familles) a rejoint les 12 000 militaires issus 34 pays dans le cadre du 54e Pèlerinage militaire international de Lourdes (France). Dans cet article, l'auteur, qui comptait parmi les accompagnateurs, réfléchit sur la signification de cet événement d'envergure et de signification unique, aussi bien dans le contexte de la culture militaire canadienne que dans le cadre d'un phénomène plus large qui touche le monde occidental.

Par Claude Pigeon

 

*

La spiritualité en tant que processus a trait à la quête personnelle de sens, et ce peut-être davantage dans une société où la liberté individuelle paraît prédominer aux dépens de la vision commune d'un monde. La spiritualité circonscrite dans ces termes n'est-elle pas un facteur qui contribue hautement à la résilience ? Empruntée au monde de la physique, la notion de résilience signifie la capacité d'un métal de retrouver son état initial à la suite d'un choc ou d'une pression continue. Dans le domaine des sciences humaines, la résilience désigne un processus plus complexe que la simple résilience mécanique. Elle permet de « rester soi-même quand le milieu nous cogne et poursuivre, malgré les coups du sort, notre cheminement humain (1)». En corrélation, le discours et la pratique de guérison et de santé existent dans la plupart des groupes religieux, en liaison avec le sens donné aux difficultés de la vie. Les pèlerinages constituent des lieux privilégiés d'expérience humaine et spirituelle, d'où leur apport d'un réconfort entier dans le cheminement personnel. Quant à l'activité militaire, de par sa nature même, elle multiplie, avec ce qu'elle comporte parfois d'intensité dramatique, les occasions de faire face à des situations limites où la vie, – la sienne ou celle des autres –, est menacée et où, du coup, les questions de sens posées par l'existence requièrent une réponse : Pourquoi la vie ? la violence ? les injustices ? la souffrance ? la mort ? À l'observation, les militaires vraiment efficients sur le terrain ne seraient-ils pas ceux qui traitent les questions de sens avec la même saine attitude que celle utilisée pour aborder le bien-être physique et mental ?

 

Le pèlerinage militaire et son questionnement socioreligieux

Dans le prolongement des récents déploiements militaires en zones de combat, plusieurs membres des Forces canadiennes ont entrepris un cheminement spirituel personnalisé. Au nombre des motivations, on retrouve le besoin de composer avec différents problèmes d'ordre personnel et éthique : blessures physiques ou de santé mentale, pertes, deuils, traumas, nécessité de gérer des situations de violence de manière éthique et intègre, problèmes familiaux telle la séparation conjugale. Dans le sens de la résilience sont proposés par les aumôniers des programmes et autres modes de formation spirituelle, dont le pèlerinage militaire international de Lourdes, placé sous la responsabilité du diocèse aux Armées françaises (2). Les aumôniers canadiens ont collaboré à son organisation depuis 1958. En mai 2012, une délégation de 65 Canadiens (militaires et membres de leurs familles) a rejoint les 12.000 militaires issus de 34 pays participant au 54e pèlerinage militaire international. Qu'en est-il de la signification de cet événement, aussi bien en fonction de la culture militaire canadienne que dans le cadre socioreligieux du monde occidental ? Cette double question sous-tend le récit objectivé qui suit, fruit d'une démarche apparentée à elle de la recherche-action. Le récit et sa réflexion, exploratoires et inédits, reposent sur une expérience vécue et par l'aumônier accompagnateur que je suis et par des militaires en service actif, lesquels composent de manière singulière avec les questions de sens à la vie. Le point de vue sera celui d'un aumônier militaire.

Cette expérience du pèlerinage militaire international s'insère dans un phénomène observé à l'échelle du monde occidental, sans y être exclusif ni univoque : le délaissement des lieux de culte traditionnels, souvent en faveur d'une expérience spirituelle qui prend la forme d'une quête personnelle de sens à la vie et d'une recherche de valeurs qui en découlent. Tout à la fois l'expérience religieuse que constitue le pèlerinage est reliée à certains éléments de la culture militaire. Or, comment interpréter l'intérêt encore marqué pour un événement religieux et spirituel d'envergure internationale où se côtoient des pèlerins de différentes confessions chrétiennes et de divers horizons religieux aussi bien que des hommes et des femmes qui, sans appartenances religieuses particulières, poursuivent de manière autonome leur propre recherche spirituelle ? De ce questionnement central dérivent deux sous-questions : l'expérience du pèlerinage offrirait-elle, dans le contexte militaire, un lieu pertinent pour l'expression de la quête spirituelle individuelle ? S'agirait-il d'un lieu fructueux d'accompagnement pour les aumôniers des Forces canadiennes appelés à proposer de telles expériences aux militaires et aux membres de leurs familles sur une base volontaire ?

En regard de ces questions, l'anthropologue Victor Turner fait ressortir un certain nombre de caractéristiques ressortant des expériences de pèlerinage observées dans les différentes traditions, religieuses ou sociétales (3). Il montre que tous les types de pèlerinage renferment, d'une manière ou d'une autre, un écart par rapport à un ordre établi spatial, social et psychologique. Le pèlerinage fait éclater les limites de l'univers social et individuel afin de libérer de nouvelles possibilités de sens et d'avenir. Il comporte également un passage dans un espace marginal ou liminal. Il se rapporte aussi à un ensemble de relations sociales au sein duquel se produit une forme de théophanie aboutissant à un sens plus profond de la communauté. Dans la suite les pèlerins sont amenés généralement à réintégrer la société, mais comme des membres changés, renouvelés. Ils peuvent ainsi prendre une nouvelle place et jouer un nouveau rôle. Voilà autant d'éléments ou de facteurs qui ouvrent des pistes à explorer lorsqu'il s'agit de considérer la démarche humaine et spirituelle du pèlerinage dans un contexte de vie ou de carrière militaire.

 

Le pèlerinage en Occident, sa portée comparative et sa reviviscence

Au cœur de l'Occident moderne, alors que plusieurs lieux de culte traditionnels sont délaissés, les sites de pèlerinage jouissent d'une surprenante vitalité. La figure du pèlerin semble même être le nouvel archétype de l'être spirituel face à l'être religieux (4). À titre d'exemple, plus de 200.000 pèlerins ont emprunté le chemin de Compostelle en 2011, alors qu'en 1993, ils n'étaient que 70.000 à avoir parcouru au moins cent kilomètres à pied sur la route médiévale des pèlerinages (5). La plupart des traditions religieuses possèdent leurs haut-lieux sacrés et leurs formes de pèlerinage, même si leur signification, leur durée ou même leur degré d'intensité sont très variables. Par exemple, le Han à La Mecque et la Omra à Médine comptent parmi les cinq piliers de l'Islam, sans oublier les autres types de pèlerinage, comme la visite de sites chargés de sacralité ou de tombes des saints musulmans. Dans le judaïsme, le pèlerinage est également préconisé, le plus connu étant probablement celui au dernier mur du temple de Jérusalem. Du côté des traditions orientales, l'hindouisme connaît le Chardham Yatra, le pèlerinage des sources du Gange et de ses affluents. Quant au bouddhisme, il invite aussi au pèlerinage, notamment aux quatre lieux saints liés à la vie du Gautama Bouddha. Évoquons enfin les images sublimes de la ville de Lhassa où convergent les pèlerins agitant des moulins à prières et des chapelets de billes de bois. Au terme de leur périple, les pèlerins empruntent la rue de Barkhor qui entoure le Jokhang, le temple le plus vénéré du bouddhisme tibétain.

Tous ces hauts-lieux de rencontre partagent une même réalité et font converger vers un même lieu des personnes issues de tous horizons, qui n'ont a priori rien pour les rapprocher dans leur environnement quotidien. Dans cette foule de pèlerins, le néophyte côtoie l'initié en recherche d'une plus grande maturité spirituelle. On trouve ensuite l'agnostique, en quête d'éventuelles réponses. Il y a aussi le fidèle qui nourrit l'espoir d'une guérison physique ou psychique, puis celui qui recherche plutôt une purification ou un renouvellement de tout l'être. Ceci dit, tous semblent reconnaître la valeur d'une démarche personnelle qui puise une partie de sa force et de sa profondeur dans une tradition transmise et reçue, souvent en dehors des cadres institutionnels traditionnels. En effet, beaucoup de pèlerins désirent justement rester en marge des magistères qui, par leur nature même, sont tentés d'établir les règles et les limites de cette pratique et ainsi de la canaliser, voire de la récupérer. C'est peut-être comme lieu de liberté que le pèlerinage intéresse le contemporain à la recherche d'un sens à donner à sa vie et au monde. Dans la démarche pèlerine le tout-autre peut surgir de manière inattendue. Elle ne tient pas seulement à un discours ou à un dogme que l'on accueille ; elle passe aussi par une cheminement personnel qui peut aussi bien se vivre au cœur d'un compagnonnage silencieux sur les routes de Compostelle qu'à travers le flot continu des incantations répétées lors de la descente dans le Gange, ou encore dans cette rumeur constante qui s'élève du Mur occidental (aussi dit « Mur des Lamentations ») à Jérusalem.

La cause de la permanence, voire de la reviviscence du pèlerinage dans la culture contemporaine n'est peut-être pas à rechercher en priorité, ou exclusivement, dans un effort concerté des religions, mais bien plutôt au cœur de la réalité et des aspirations des femmes et des hommes d'aujourd'hui (6). Dans l'Occident chrétien, mais non exclusivement, au milieu d'une désacralisation croissante des institutions religieuses, du règne de la technique, de l'électronique et de la mobilisation instantanée sur Facebook ou Twitter, nos contemporains semblent chercher l'enracinement, stable et sans changement, d'une terre sacrée. Dans un monde en constante mutation, la quête d'un sens personnel à donner à sa propre vie en lien avec un système cohérent de valeurs, de même que l'enracinement dans une tradition permettent à l'être humain de s'ancrer afin de reprendre son souffle. Ce besoin, anthropologiquement fondé, d'être en lien avec un espace sacré, une Terre-mère, se manifeste par l'attrait d'un haut-lieu sacré spécifique et la soif d'un absolu qui ne porte pas toujours un nom. Cette quête refait surface de manière impromptue dans les lieux traditionnels d'expérience pèlerine, revisités et réinventés afin de répondre aux aspirations contemporaines. En outre, si la science fournit les connaissances et les moyens afin de donner suite aux questions posées par l'univers, chacun continue de faire face à la nécessité de rendre signifiante sa propre vie. En d'autres mots, en même temps que nous sommes en mesure de saisir le « comment » du fonctionnement de l'univers, émergent le « pourquoi » et le besoin pressant de préciser, pour soi, la place particulière revenant à chaque individu. Les questions suscitées par l'existence se posent aux humains d'aujourd'hui avec autant de force et d'urgence qu'autrefois. Et les réponses qui satisfassent et mobilisent l'être sont généralement celles qui passent à travers un processus personnalisé. Les pèlerins d'aujourd'hui semblent bien partir à la recherche de ce que le monde n'a pu leur offrir, et ils espèrent le dénicher.

Le pèlerinage contribuerait-il à démocratiser la spiritualité tant par son accès libre et diversifié que par l'appel à faire sien un exercice hors de l'ordinaire ? La foule qui envahit les lieux sacrés est bigarrée : chercheurs d'absolu et touristes, dévots et curieux, vieux et jeunes, malades et athlètes, familles et personnes seules, esprits en paix et cœurs en crise, etc. La composition des pèlerins efface les divisions sociales établies et recrée un ordre de relation autre. L'expérience unificatrice du pèlerinage, aux plans personnel et collectif, replace l'humain devant une altérité qui le fascine, l'attire et le questionne tout à la fois. La nouvelle organisation sociale qui s'installe, l'espace d'un moment, est celle d'un monde plus juste et fraternel, dont la cohorte des pèlerins donne un avant-goût. Le mélange pacifique et harmonieux de gens de toutes classes, ethnies et races, qui se rassemblent autour d'un même lieu de pèlerinage, sur une terre sacrée unificatrice, permet d'amorcer la réalisation de cette humanité idéale rêvée, multiraciale et pluriculturelle. Ce qui cimente la cohorte en marche n'est pas encore la foi ou les croyances, mais bien l'accès à une réalité qui va au-delà du connu et de l'ordre préétabli, la commune démarche de descente en soi-même, ainsi que l'accueil de l'autre, de l'inattendu. Le respect de l'expérience, unique et valable, de ce qui est différent, face à un absolu qu'aucun de nous ne peut ni posséder ni épuiser pleinement, devient rencontre, lieu de renouvellement et de relance vers un quotidien qui ne pourra plus être envisagé de la même manière. Là émerge une nouvelle signification à donner au monde, à commencer par le sien.

 

Des pratiques de la culture militaire en affinité avec la culture pèlerine

Les traditions militaires canadiennes offrent déjà, dans une certaine mesure, certains lieux privilégiés d'expériences personnelles et collectives dans la ligne de ceux que l'on retrouve à la base de tout pèlerinage : les parades et les défilés militaires célébrant les exploits du passé et exposant les valeurs de la société canadienne, ou encore les rassemblements et les cérémonies commémoratives tenues sur les lieux mêmes d'événements qui ont marqué notre histoire et façonné notre mémoire collective, tels la crête de Vimy et Beaumont-Hamel ou les plages du débarquement en Normandie (7). Quelques exemples récents pourraient être le 90e anniversaire de la prise de la crête de Vimy en 2007, les célébrations du 65e anniversaire du débarquement en Normandie en 2009 ou encore, géographiquement plus près de nous, la commémoration de la guerre de 1812 (8). Évoquons aussi la participation à des rassemblements internationaux comme la marche de Nijmegen aux Pays-Bas (9) et la tenue des Tattoo militaires qui regroupent les ensembles de musique militaire aux quatre coins de la planète. Au même titre que les compétitions sportives internationales, ce sont autant d'occasions de vivre un temps fort de fraternité entre militaires et de cultiver des liens plus étroits avec des nations amies tout en offrant une vitrine du savoir-faire des militaires canadiens. Plus près de nous, les rarissimes, mais non moins importantes cérémonies de consécration des couleurs (drapeaux), ou leur déposition dans un lieu protégé ou un sanctuaire (10), font converger vers un même lieu tous les membres, anciens et actuels, appartenant à une même unité, et de la sorte renforcent le lien social qui unit les participants.

Dès lors, c'est toute la culture militaire qui baigne dans un univers de sens où chaque individu est invité à trouver son unicité au sein d'une collectivité. Les valeurs communes sont mises en exergue sur les écussons, les devises, les fanions et les drapeaux. Elles se matérialisent aussi à travers des manifestations militaires, souvent hautes en couleur, dans le but d'être offertes en modèles. Ainsi exposées et reconnues, elles peuvent servir d'élément unificateur entre le passé, le présent et l'avenir pour chacun des membres qui s'y réfère. La décision personnelle de faire siens l'héritage commun et le sentiment de fierté, de loyauté et d'esprit de corps qui en découle, apparaît semblable à la démarche personnelle du pèlerin qui, partant à la découverte de soi-même, se voit projeté dans les profondeurs d'une vérité qui ne peut que le dépasser et lui donner accès à une réalité absolue et universelle qui le conduira à un mieux-être, voire à un surplus d'être.

 

La participation canadienne au 54e pèlerinage militaire international de Lourdes : ouverture et inclusion

Le pèlerinage militaire international est placé sous la responsabilité du diocèse aux armées françaises et soutenu par l'État français. L'événement s'inscrit dans une tradition à la fois anthropologique, spirituelle et militaire. Du 12 au 14 mai 2012, j'ai eu la chance d'accompagner une délégation de dix militaires canadiens issus de différentes unités de la Région de la Capitale nationale (11). Le spectre des motivations personnelles du groupe était large. Bien que certains participants pouvaient se réclamer d'une tradition religieuse spécifique, ni l'appartenance à un groupe ou institution, ni les habitudes de pratique religieuse, ni même les croyances personnelles n'étaient un critère initial. Les deux seules conditions de participation étaient les suivantes : dans le cadre d'un rassemblement international, poursuivre une quête personnelle de sens et adopter un esprit d'ouverture à une spiritualité marquée par l'expression d'une réalité religieuse teintée par une forte culture militaire. Dans ce contexte très précis, mon rôle d'aumônier militaire consistait à accompagner et à soutenir un groupe d'hommes et de femmes issus de différentes traditions religieuses et possédant une diversité d'expériences personnelles. Ils partageaient un même désir, celui d'approfondir leurs valeurs et leurs croyances par une rencontre vraie de soi-même et des autres. Le prétexte fédérateur de ces démarches individuelles était fourni par un rassemblement international de plus de 12.000 militaires provenant de 34 pays, dans un même esprit de fraternité militaire à caractère universel et de quête spirituelle répondant à des cheminements particuliers.

Les motivations personnelles des participants étaient diverses : la prise de recul par rapport au quotidien, le besoin d'un temps d'arrêt après avoir lutté contre un cancer, le désir de reconstruction personnelle après de nombreux déploiements ou la perte d'un être cher, la volonté de faire le point sur des situations de vie personnelle et professionnelle, la soif de vivre une expérience de saine camaraderie en marge du quotidien, le recherche de réels contacts humains qui dépassent le réseautage social sur Internet, la relecture de son histoire personnelle et professionnelle dans le but de donner un nouvel élan à une carrière militaire déjà bien remplie, et quoi d'autre. Aucune des motivations personnelles de ces militaires n'était étrangère à l'expérience humaine et spirituelle du pèlerin. D'autant que la culture militaire n'est pas étrangère aux signes, symboles et gestes religieux : les défilés en uniformes, les escortes de drapeaux, les grands rassemblements comme la cérémonie d'ouverture avec l'accueil des emblèmes nationaux ou encore la cérémonie au cénotaphe local, les musiciens militaires qui accompagnent les déplacements et les gestes posés, etc. L'environnement ordinaire du militaire lui permet d'accéder aisément à un niveau d'ordre symbolique. Ce passage à niveau s'est aussi réalisé dans le cadre des diverses pratiques mises à disposition lors de ce rassemblement religieux : marches en montagne, temps de silence, échanges avec d'autres pèlerins venus d'ailleurs avec des horizons culturels différents, tenue d'un journal personnel, interaction à l'intérieur du groupe, etc. Au cœur de cette concentration de pratiques diversifiées, aussi bien personnelles que collectives, ˗ c'est ma plus grande constatation -, peuvent émerger, de manière unique et propre à chaque pèlerin, des pistes de réponses aux questions du sens à la vie. Les lieux et modes d'expérience personnelle sont infinis, tout comme les possibilités de sens sont loin d'être univoques. Il est également difficile d'évaluer l'impact que peut produire, à elle seule, cette rencontre de milliers de jeunes dans un endroit désigné comme une terre sacrée propice à la recherche spirituelle. Aurait-on oublié que l'espace religieux, lorsqu'il amène à vivre dans un esprit d'ouverture et de respect de l'expérience de l'autre, demeure encore un lieu valide et privilégié pour la rencontre de soi, des autres et d'un absolu?

 

En synthèse de la résilience, cheminement personnel des militaires et rôle de l'aumônerie

Au nombre des facteurs principaux qui contribuent à favoriser la résilience chez les militaires et une bonne santé mentale prend place généralement la cohérence existentielle par l'élaboration d'un projet de vie personnelle (sens donné à la vie qui aide à surmonter les difficultés rencontrées) ainsi que la poursuite de valeurs et de croyances en accord avec ce projet (12). La mise en œuvre récente du programme En route vers la préparation mentale nous rappelle, à sa manière, que les valeurs et les croyances constituent des éléments essentiels à la préparation opérationnelle des militaires reconnue au sein des Forces canadiennes (13). Boris Cyrulnik (14), à propos de la résilience humaine, fait remarquer qu'après les épisodes de grands drames collectifs (tueries, guerres, génocides), les éléments à la base de la reconstruction personnelle et sociale, plus facile à observer chez les enfants, sont le sens à la vie et le sentiment d'affection perçu et ressenti. Qui plus est, au plan éthique, dans le contexte de libéralisme politique ambiant (15) où toute vision commune du sens est exclue au bénéfice de l'exercice de la liberté individuelle, cette quête de sens ne semble plus être seulement une option, mais bien une nécessité. Les valeurs et les croyances aident à matérialiser le sens donné à sa vie par un individu et à trouver la place qu'il occupe au sein de son groupe sociétal.

Dans le contexte militaire canadien, c'est notamment aux aumôniers, au titre de spécialistes des questions de sens à la vie, qu'est confiée la responsabilité de développer et d'offrir des lieux concrets et crédibles qui pourront faciliter l'émergence de ce sens personnel et l'enracinement de valeurs et croyances. Le pèlerinage militaire international de Lourdes constitue un lieu concret d'expression de cette quête de sens, dans un contexte anthropologique large, œcuménique et interreligieux qui semble correspondre aux exigences des hommes et des femmes d'aujourd'hui. L'adhésion à des structures ou à des dogmes ne constitue ni un point de départ ni un passage obligé pour que l'expérience soit bénéfique sur les plans humain et spirituel (16). En outre, la présence de nombreux éléments de culture militaire, tels les défilés, les marches au son de la musique militaire, les rassemblements, les cérémonies sur parade, les commémorations, l'esprit de corps, ou encore la célébration de valeurs communes à travers différents symboles, sont autant d'éléments qui favorisent la reconnaissance du pèlerinage comme un lieu accessible, voire familier, pour les militaires qui y participent. Cette proximité par affinité facilite peut-être la démarche personnelle tout en favorisant la recherche d'éléments significatifs qui seront en mesure d'aider à enraciner une orientation ou à clarifier un sens à donner à sa vie.

Comme aumôniers militaires, la plupart d'entre nous connaissons la marche aussi bien que la participation à de longs convois en zone de combat, aux côtés des militaires. Il s'agit de lieux privilégiés de confiance, de crédibilité et souvent d'accompagnement spirituel au cœur de la vie des militaires. Le pèlerinage n'est pas étranger à cette expérience et la prolonge en quelque sorte. Ma participation au 54e Pèlerinage militaire international m'a convaincu que ce type d'expérience peut s'avérer, à certaines conditions, un outil de développement personnel et professionnel pour les militaires canadiens (et les membres de leurs familles) intéressés par une telle démarche. Par ailleurs, l'expérience vécue à Lourdes, et le récit fragmentaire proposée dans les lignes qui précèdent, suscitent aussi des questions et posent des conditions concernant la fonction de résilience et la crédibilité socio-spirituelle des groupements religieux actuels eu égard aux aspirations des contemporains. Question complexe à laquelle je ne saurais encore répondre, sinon dans les mots résumant la relecture soumise ici. C'est sur le terrain de l'expérience personnalisée et de la démarche individuelle de quête de sens face aux questions posées par l'existence que s'est fait ici l'arrimage entre la culture militaire et celle du pèlerinage. Ce dernier a mis en œuvre un espace crédible où les militaires se sont sentis bienvenus et interpelés à emprunter leur voie propre, tout en maintenant le lien avec un groupe de chercheurs de sens. Nous avons là l'une des conditions pour que soient crédibles et efficients, sinon revitalisés le discours et la pratique de guérison et de santé existant dans la plupart des groupes religieux, en liaison avec le défi de surmonter les difficultés de la vie. Une conviction demeure toutefois, au terme de ce récit, nous sommes ici au cœur de l'expertise et du mandat qui est confié aux services de l'aumônerie comme leaders religieux mandatés au sein des Forces canadiennes. Les différentes traditions religieuses et spirituelles desquelles relève chaque aumônier militaire canadien sont riches de possibles que nous sommes loin d'avoir épuisés.

Claude Pigeon

Québec, Août 2012

Notes


(1) Boris Cyrulnik, Ces enfants qui tiennent le coup. Marseille, Revigny-sur-Ornain, 2000, p. 9 (Coll. Hommes et Perspectives). Dans le cadre de ses travaux entourant la mise en place d'un programme d'entraînement à la résilience militaire en vue du déploiement de troupes canadiennes en Afghanistan, la psychologue Christiane Routhier propose la définition opérationnelle suivante : « la résilience militaire correspond au processus par lequel un soldat reste fonctionnel malgré le stress et les traumatismes éventuels en acquérant le recul psychologique nécessaire pour situer les événements ponctuels dans son parcours individuel de vie, relativiser leurs effets, accéder aux ressources de résistance générale aux effets du stress pour y faire face et poursuivre son chemin vers l'atteinte de ses objectifs personnels de vie » (Programme d'entraînement à la résilience militaire (PERM), Manuel de l'entraîneur. Valcartier, Canada : Secteur Québec de la Force Terrestre / Défense Nationale du Canada, document non-publié, p. 47). Dans sa thèse de doctorat André Belzile propose un tour d'horizon du concept de résilience : Les constituants de la résilience chez la personne ayant été abusée dans son enfance, dans un contexte d'expérience religieuse. Thèse doctorale, Québec, Université Laval, 2008. Disponible en ligne

(2) C'est du 13 au 16 juin 1958 qu'a lieu le premier PMI. Cette année-là, les catholiques du monde entier soulignaient le 100e anniversaire des apparitions de Notre-Dame dans le petit village français de Lourdes, en France. De nombreux pèlerinages étrangers s'organisaient pour se rendre à la grotte de Lourdes et participer aux manifestations jubilaires proposées par les Sanctuaires. Profitant de cet engouement international, Mgr Badre, alors directeur de l'aumônerie catholique militaire française, invita aussi à Lourdes les aumôneries des délégations étrangères présentes au sein de l'OTAN. Celles-ci avaient déjà participé aux pèlerinages nationaux organisés depuis 1944 par le père Besombes, prêtre Toulousain et aumônier militaire. Par ailleurs, Mgr Badre proposa également à Mgr Werthman, alors vicaire aux Armées allemandes, de se joindre au rassemblement. C'est ainsi que, de manière hautement significative, la Bundeswehr, l'Armée nationale de la République fédérale allemande créée en 1955, participa au premier PMI. Ce rassemblement pour la « réconciliation des Peuples du monde » (discours du maréchal Juin au camp militaire) précéda la grande rencontre du 14 et 15 septembre 1958 entre le général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer. Celle-ci scellera politiquement la réconciliation entre les deux pays. Le PMI tire donc ses origines à la fois de cette présence encore massive de militaires qui se côtoient en Europe dans les années d'après-guerre et du processus de réconciliation en cours entre la France, l'Allemagne et l'ensemble des nations alliées. Du coup, le rassemblement en un même lieu de ces armées, afin de prier pour la paix, elles qui quelques années auparavant avaient ou bien combattu ensemble ou bien les unes contre les autres, revêt un caractère fortement symbolique. Pour un récit historique plus détaillé, on pourra consulter , page consultée le 30 juillet 2012. La source principale est de René Dupuy, Le Pèlerinage Militaire International à Lourdes, Commission historique du PMI, France, n.d., page consultée le 30 juillet 2012.

(3) Victor Turner, Dramas, Fields, and Metaphors: Symbolic Action in Human Society, Ithaca, Cornell University Press, 1974. On pourra également voir John Eade et Michael J. Sallnow, Contested the Sacred: The Anthropology of Christian Pilgrimage, Urbana, Chicago, University of Illinois Press, 2000.

(4) À ce propos, on pourra lire les travaux de deux sociologues des religions, de Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Flammarion, 1985 et Danièle Hervieu-Léger, Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Éditions Champs-Flammarion, 1999. Du point de vue de la théologie, on pourra consulter le dossier consacré aux pèlerinages par CONCILIUMRevue internationale de théologie, 266 (1996) et COMMUNIO, Revue catholique internationale, vol. XII, 4, no 132 (1997). Enfin, on verra l'ouvrage de Michel Stavrou et soeur Jean-Marie-Valmigère, Le pèlerinage comme démarche ecclésiale, Paris, Thélès, 2004.

(5) Site officiel de l'Association Les Chemins vers Compostelle, http://www.chemin-compostelle.info/informations-pratiques-pelerinage-compostelle/statistiques-sur-compostelle.html, page consultée le 30 juillet 2012.

(6) On pourra voir Reginald Bibby, Beyond the Gods & Back, Religion's Demise and Rise and Why it Matters, Toronto, Project Canada Books, 2011. L'auteur, sociologue et observateur du fait religieux au Canada depuis 1975, insiste sur la persistance du religieux au Canada plutôt que sur sa disparition. Il avance l'idée d'une restructuration et d'une polarisation du fait religieux, entretenue notamment, du côté des groupes religieux, par l'arrivée de Néo-Canadiens. L'auteur note également le maintien d'un haut niveau d'intérêt pour la spiritualité lorsque celle-ci n'est pas perçue dans les termes institutionnels, comme l'appartenance à un groupe ou la participation régulière à des services religieux.

(7) Sur la plupart de ces sites, des mémoriaux sont érigés afin de rappeler le sacrifice des soldats tombés au combat. À titre d'exemple, on trouvera un guide des monuments commémoratifs canadiens à travers le monde à l'adresse suivante : http://veterans.gc.ca/fra/memoriaux, page consultée le 30 juillet 2012.

(8)Il s'agit ici de la guerre qui oppose les États-Unis à la Grande-Bretagne entre 1812 et 1815. L'Amérique du Nord britannique, surtout le Haut-Canada (l'Ontario) et le Bas-Canada (le Québec), sera le principal objectif des opérations militaires américaines. On pourra consulter le site du gouvernement canadien www.1812.gc.ca , page consultée le 23 août 2012.

(9) Depuis 1952, le Canada participe à cet événement qui attire annuellement 40.000 marcheurs de plus de 50 nations différentes pour un parcours de 160 km de marche en 4 jours. On pourra voir : http://www.cmp-cpm.forces.gc.ca/nij-nim/index-far.asp, page consultée le 9 septembre 2012.

(10) Perpétuant une ancienne tradition militaire, Beechwood, le cimetière national du Canada situé à Ottawa, accueille des drapeaux consacrés. Ceux-ci sont suspendus dans la Salle des drapeaux de chaque côté d'un magnifique vitrail commémoratif, illustrant le thème de l'espoir dans un monde fracturé, offert par l'Association canadienne des aumôniers militaires. La salle a déjà reçu l'étendard royal du Commandement maritime (Marine) et ceux de deux des plus célèbres régiments du Canada : le Royal Canadian Regiment et le Royal 22e Régiment. Les derniers drapeaux à y avoir été déposés sont ceux du Régiment de Réserve Les Fusiliers du St-Laurent, en mai 2012. Selon la tradition, les drapeaux y resteront suspendus à perpétuité ou jusqu'à ce qu'ils soient complètement désintégrés par le temps.

(11) Le programme proposé incluait la participation au Pèlerinage militaire international de Lourdes et un développement professionnel au Mémorial national du Canada à Vimy.

(12)Christiane Routhier, Programme d'entraînement à la résilience militaire : relevé de la documentation et des programmes existants, 5e Ambulance de Campagne, Base militaire de Valcartier, 2 mars 2006.

(13)En route vers la préparation mentale est le nouveau programme d'entraînement national des Forces canadiennes qui vise à préparer les troupes avant, pendant et après les déploiements dans les zones opérationnelles, notamment les zones de combat. Le module 5 du programme d'entraînement pré-déploiement est entièrement consacré à l'importance des valeurs et des croyances personnelles. Le lecteur intéressé par cette question pourra consulter le site suivant : www.forces.gc.ca/r2mr-rvpm, page consultée le 30 juillet 2012.

(14) L'auteur français Boris Cyrulnik, éthologue, psychanalyste, psychologue et neuropsychiatre, a popularisé, pour un usage en sciences humaines, le concept de résilience. On pourra notamment se référer aux ouvrages suivants : Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999 ; Les vilains petits canards, Paris, Odile Jacob, 2001 ;Le murmure des fantômes, Paris, Odile Jacob, 2003 ; Psychanalyse et résilience, Paris, Odile Jacob, 2006 ; La résilience, Lormont, Éditions du Bord de l'eau, 2009.

(15) John Locke (1632-1704) est généralement considéré comme le père du libéralisme politique. Dans ses deux traités du gouvernement civil (publiés en 1690), il évoque les idées fondatrices à la base du libéralisme. On y retrouve l'affirmation que l'humain possède des droits inaliénables (liberté, propriété, sécurité), que les instances qui gouvernent ont des pouvoirs limités et que la délégation d'autorité repose sur un contrat social provisoire qui peut être modifié. Pour une présentation plus large du libéralisme politique on pourra consulter : James F. Chidress and John Maquarrie (dir.), « Liberalism », in The Westminster Dictionary of Christian ethics, Philadelphia, The Westminster Press (1967) (1986 éd. rév.).

(16) Pour une exploration du contexte socio-religieux canadien, on pourra consulter les plus récents travaux de Réginald Bibby. Op. Cit.

Biographie de l'auteur


Claude Pigeon, prêtre du diocèse de Rimouski (Québec, Canada), est détenteur d'un doctorat en théologie (Université Laval et Institut Catholique de Paris) et en histoire des religions et anthropologie religieuse (Paris-IV- Sorbonne). Après quelques années consacrées aux responsabilités paroissiales et à l'enseignement des sciences religieuses à l'Université du Québec à Rimouski, il s'enrôle en 2006 dans les Forces armées canadiennes après avoir servi 4 ans comme aumônier réserviste. Il est d'abord muté avec le 3e Royal 22e Régiment (3 R22R), à Valcartier (Québec, CA). Par la suite, il est déployé en Afghanistan avec le Groupement Tactique 3R22R (Roto 4, 2007-2008). Après avoir été transféré à la 14e Escadre Greenwood (Nouvelle-Écosse, CA), il est affecté à la 14e Escadre de support de mission, à Camp Mirage en Asie du Sud-Ouest (Roto 9, 2009-2010). Il fait présentement partie de l'équipe d'aumôniers de CANSOFCOM (Canadian Special Operations Forces Command). L'auteur s'intéresse notamment au lien entre spiritualité et résilience militaire. Padre (Major) Claude Pigeon, CANSOFCOM HQ, 101 Colonel By Drive, Ottawa, K1A 0K2. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

Pour citer cet article


Claude Pigeon, Culture militaire, spiritualité et résilience : le pèlerinage militaire international de Lourdes, Incursions n°7, Paris, 2nd semestre 2012, http://www.incursions.fr