Recension – Charisma, Converts, Competitors. Societal and Sociological Factors in the Success of Early Christianity

Sanders_

Quel était l'opposant majeur au christianisme naissant ? L'Etat romain ? La concurrence religieuse ?

Une réflexion critique sur l'expansion du christianisme des premiers temps, dans la perspective des sciences sociales.

Par Matthieu Ollagnon

 

Les raisons de l'expansion et de la victoire du christianisme dans l'Empire romain n'ont pas fini de faire débat. Jack T. Sanders, dans Charisma, Converts, Competitors, mobilise à son tour la perspective des sciences sociales pour éclairer ce que l'on sait des premiers temps du christianisme. Sa démarche, en ce sens, est très proche de celles d'autres auteurs évoqués dans Incursions (Rodney Stark et ceux du Handbook Of Early Christianity). Son originalité est de considérer la question sous l'angle, non pas seulement d'une lutte à mort avec un polythéisme d'Etat, mais également d'un processus d'émergence au milieu d'un ensemble de compétiteurs religieux. Elle est également dans un autre parti pris de l'auteur : partir des premières conversions, celles qui ont lieu face au Christ et à cause de Lui, et repasser sous la lumière sociologique tout le processus d'expansion et de diffusion du christianisme. Son propos s'organise alors en trois questions: pourquoi les gens ont-ils suivi le Christ ? Pourquoi des gentils sont-ils devenus chrétiens ? Pourquoi le christianisme l'a-t-il emporté au milieu de ses concurrents ?

La première étape de l'ouvrage explore d'un point de vue sociologique les modalités du charisme de Jésus et de sa prédication. Le Christ et son charisme peuvent s'inscrire, de ce point de vue, dans un cadre interprétatif élaboré pour des phénomènes religieux actuels. Sanders en explore les traits de façon assez audacieuse, en établissant une analogie point par point avec la biographie de l'indien  Bagwhan Shree Rajneesh (1931-1990). Il s'agit de défricher des éléments propres au charisme des leaders de nouveaux mouvements religieux. Ceux-ci peuvent en effet être un point de départ à la compréhension de l'expansion du christianisme avant et après la disparition du fondateur. L'étonnant est qu'il en ressort effectivement que le parcours charismatique de Jésus partage avec ce gourou d'inspiration hindoue un certain nombre de points.

Un leader de cet ordre, en premier lieu, répond ou prétend répondre à l'appel d'une mission, dont le sens et la légitimité lui sont en partie extérieurs et qui ordonnent toute sa vie.  Dans la suite de cet appel, il accomplit des miracles, dispense un enseignement et appelle des disciples. Cette activité trouve une certaine résonnance avec une situation de détresse propre à son époque. Sanders ajoute - exemples à l'appui - que le leader religieux charismatique entretient et renforce son charisme par l'imprévisibilité de ses actes et de sa prédication (randomness) ce qui, suppose-t-on, empêche la routinisation et donc  l'éloignement de la source charismatique. Dans les deux cas, enfin, l'activité de prédication et l'émergence d'une communauté suscitent la persécution.

L'auteur déduit de cette comparaison et de la congruence formelle qu'elle révèle que Jésus entrait lors de sa prédication dans la catégorie sociologique des leaders de nouveaux mouvements religieux (et non des prophètes, agissant dans un rapport différent à la Loi). Ceci permet  d'appliquer au christianisme émergent la même démarche d'analyse sociologique que les autres nouveaux mouvements religieux, contemporains ou antiques. Sanders aborde alors une seconde question : pourquoi les gentils, au-delà des membres recrutés directement lors de la prédication de Jésus, sont-ils devenus chrétiens ?

Sanders reconnaît que les éléments manquent sur ce qui a préparé les conversions dans l'Empire. Il s'appuie alors sur une large revue des diverses approches de la conversion élaborées par les sciences sociales.  Il en ressort que le passage au christianisme s'opère souvent pour le converti  à un moment de tension intérieure et s'appuie sur l'insertion dans un réseau, qui rend plausible et renforce ce changement (sur ce point, cependant, Sanders explique bien que les preuves historiques font défaut et évoque les travaux de R. Stark). Il ajoute que la période en elle-même était favorable, en ceci qu'il n'était pas inhabituel de rendre un culte à des dieux étrangers d'importation récente, tels Mithra ou Isis.  A ce titre, les premiers convertis semblent avoir été en posture de recherche (seekers), c'est-à-dire avoir eu la possibilité d'interroger le sens de la vie et avoir pu traduire cela en expériences religieuses. Devenir chrétien dans les premiers temps ne semble donc pas toujours avoir été une rupture radicale mais souvent, au contraire, un changement d'affectation religieuse, comme il s'en opérait d'autres avec les autres religions émergentes. En fait, le propos de Sanders est que le terrain était, par nombre d'aspects, culturellement préparé à une démarche d'adhésion à un mouvement de ce type

L'auteur remarque également que le christianisme paulinien se situe à un point d'équilibre entre le monde juif (interdiction de manger la viande des idoles, règles de morale sexuelle, ...) et le monde des gentils (rapport distancié à la loi, ouverture aux nations). Cet équilibre contribuait sans doute à rendre la conversion plus facile en permettant de la relier à un point d'ancrage dans l'expérience personnelle et non comme un saut radical dans une culture autre. Est évoquée également une adaptation réussie du christianisme en termes de prédication (advocacy), incluant la reprise de savoirs-faire anciens, comme le dialogue socratique. En ce sens, le christianisme semble avoir réussi le tour de force d'être à la fois autre et partie prenante de la culture antique.

L'auteur souligne surtout l'excellent usage fait par les communautés chrétiennes de ce qu'il appelle « l'encapsulation des fidèles », c'est-à-dire leur intégration dans un univers relationnel et cognitif.  Il évoque l'importance des rencontres régulières du dimanche, des partages de repas entre fidèles, des pratiques du chant et de la lecture ainsi que de la promotion des relations au sein du mouvement (usage des mots « frères » et « sœurs »), renforçant par là l'insertion dans une communauté portant, pour reprendre les mots de Berger, une véritable structure de plausibilité. Les autres religions, excepté peut être le culte de Mithra, répandu surtout chez les militaires, semblent toutes avoir été moins efficaces en termes d'encapsulation.

De fait, selon Sanders, le christianisme a su s'inscrire dans une configuration lui assurant des points d'accroche, de compatibilité avec l'expérience de la  vie sociale et spirituelle de l'Empire romain.  Le fait qu'il ait pu susciter de nouveaux adeptes n'explique cependant pas l'avantage pris sur ses compétiteurs religieux, lesquels avaient tout autant la capacité d'attirer des convertis parfois très motivés (tels les prêtres de Cybèle, qui s'émasculaient). L'auteur souligne que durant la même période d'autres nouveaux mouvements religieux ont également très fortement progressé. Pourquoi, alors, le christianisme s'est-il imposé, c'est-à-dire pourquoi les nouveaux convertis du christianisme sont-ils devenus, in fine, les plus nombreux ? La dernière question développée par l'ouvrage est donc celle des facteurs sociologiques à l'œuvre dans cette victoire du christianisme (les facteurs théologiques, reposant sur un acte de foi préalable, sont laissés de coté par l'auteur).

Sanders remarque pour commencer que beaucoup de causes et facteurs sociologiques restent en dehors de nos possibilités d'appréhension. S'y ajoutent les contributions individuelles, qui restent inquantifiables.  Il remet  par ailleurs en cause l'idée selon laquelle les récompenses promises au chrétien après sa mort auraient été un facteur déterminant, dans la mesure où d'autres nouveaux mouvements religieux en promettaient également (émettant là une critique directe de la théorie de Rodney Stark sur les compensateurs et le martyre). De la même façon, selon lui, nombre de besoins de la société impériale - si l'on pose la question en termes de besoins cognitifs -  étaient dans une certaine mesure également remplis par les autres mouvements concurrents. Ces derniers, cependant, ont par contre presque tous manqué de quelque chose que le christianisme proposait, ou s'étaient limités là où le christianisme ne l'était pas : « Les mystères d'Eleusis étaient limités à un lieu, la religion de Dyonisos et celle de la Grande Mère manquaient de direction morale, le mitrahisme n'admettait pas les femmes et la religion de Jupiter Dolichenus restait un phénomène oriental avec des adhérents essentiellement militaires » (p. 169-170). Le christianisme, de fait, était presque le seul à réunir toutes les qualités de ses concurrents, un seul faisant exception, la religion d'Isis, qui semble partager avec lui des traits communs avec sur tous ces points.

Les seuls registres où le christianisme était clairement supérieur à tous les autres étaient le soin des pauvres et des malades et la place faite aux femmes. Sa cohésion interne et son adaptabilité constante, selon Sanders, rentrent également en ligne de compte dans les raisons de son succès. Pour lui, les spécificités, cumulées avec des traits partagés avec d'autres mouvements concurrents l'ont conduit à offrir, in fine, un « produit » supérieur. C'est là une des raisons de son succès sur ses concurrents : plus de tout et plus encore. Avec le soin des malades et la place faite aux femmes, ainsi qu'avec l'encapsulation (incluant le rôle donné à chacun) le christianisme a enfin fait émerger une forme de société civile transnationale d'inspiration religieuse. Celle-ci a fait de la religion une réalité sociale sur un registre que n'occupaient pas les autres mouvements émergents. Ce processus a contribué à lui donner à l'échelle de l'Empire une dimension et une vitalité dont la christianisation quasi-complète est l'aboutissement.

Le tableau général dessiné par Sanders est donc celui d'une religion émergeant d'un groupe constitué par la prédication d'un leader charismatique – Jésus – et dont les successeurs ont réussi à continuer le charisme, alors même que le processus de routinisation était en cours. La diffusion d'un message théologique a eu une place importante, mais les variations avérées dans l'expression montrent que cette importance est à relativiser.  La dimension cognitive du christianisme n'est pas, clairement, le seul déterminant dans cette continuité et cette diffusion du charisme. D'autres choses ont joué et se sont exprimées à travers les divers éléments dans l'ouvrage. Par, entre autres, le soin aux pauvres, la place faite aux femmes et l'encapsulation, le christianisme a fondé son succès autant sur la manifestation et la diffusion d'une présence que sur la prédication d'un message.

Cet ouvrage, progressant pas par pas, au point qu'on en perd parfois la visée générale, aboutit à une position tout à fait originale : le christianisme ne présente en fait que peu de divergences structurelles avec certains mouvements avec lesquels il était en concurrence. C'est le cas à la fois du point de vue social et du point de vue des contenus cognitifs. Dans cette perspective – le point de vue sociologique- son originalité tient plus à un panachage particulier d'éléments présents par ailleurs qu'à une singularité  irréductible.

L'on sent bien, cependant, une répugnance à considérer ces éléments, ou la conjonction supérieure de tous les éléments évoqués, comme étant la seule réalité en cause. Sanders conclut sur un constat : tous les facteurs qu'il évoque ont joué, mais le tableau général semble être plus que la somme des parties. Il préfère s'arrêter là et ne tranche pas sur le fait de savoir si ces facteurs ont été ou non déterminants : s'ils sont une cause de succès, des facteurs accompagnant le succès, ou une conséquence d'une réalité plus profonde du christianisme.  C'est que, en partant d'une étude des aspects sociologiques du charisme du Christ et en la développant jusqu'à la victoire du christianisme, il souligne surtout des questions ouvertes, celles de la nature de ce charisme et du mystère de sa manifestation au-delà de la mort du fondateur. En ce sens, si la démarche est avant tout de l'ordre de la science, c'est à peu près autant semble-t-il pour en obtenir des réponses que pour en circonscrire les limites.

On ajoutera que l'ouvrage se signale par une bibliographie complète, ainsi que par une mise en perspective raisonnée des divers apports sur la question. On notera également une réponse très construite à l'argumentation de R. Stark et en particulier une remise en cause de sa proposition la plus importante, à savoir que l'évangélisation se serait faite majoritairement par le biais de la diaspora gréco-juive. De la même façon, l'application du choix rationnel tend à mettre à l'accent sur les compensations promises aux chrétiens après la mort, ce que Sanders invalide en soulignant que d'autres religions émergentes proposaient des compensations du même type, sans cependant avoir connu le même succès à terme.

Les travaux de Sanders évoquent, on l'a vu, un christianisme en interaction avec des compétiteurs d'un type semblable au sien. Ceci est visible dans le tableau dressé d'une relative inclination du temps à permettre, si ce n'est encourager, le pluralisme religieux et le papillonnage spirituel. Il laisse cependant ouverte la question du raidissement de la société et de l'Etat romains vis-à-vis du christianisme et celle de l'affirmation d'une mutuelle incompatibilité entre la religion civile et le christianisme. A ce titre, si Sanders reconnait que le christianisme avait la particularité d'être un strict monothéisme, il tempère son propos en remarquant que les autres mouvements religieux tendaient vers l'hénothéisme (prédominance d'un Dieu), et donc vers une relative similitude structurelle. C'est évacuer la question de la compatibilité avec la religion civile, qui induit derrière tout un positionnement sur le lien entre la personne comme sujet religieux et le corps social : le fait est que seul le christianisme, avec le judaïsme, semble avoir poussé aussi loin le refus radical de la religion civile.

Cet ouvrage ouvre en fait de nombreuses questions.  Il replace  la conquête des cœurs et des esprits au premier plan, c'est-à-dire à la place qui est très souvent attribuée d'abord à la lutte avec l'Etat romain puis à sa conquête. En ce sens, il relativise le sens et l'impact de la conversion de Constantin, en particulier en soulignant l'émergence d'une société civile chrétienne transnationale : l'Eglise n'a pas attendu le IVème siècle pour sortir de la sphère privée et exister socialement. On pourrait ajouter, à travers l'opposition implicite avec Stark sur les compensations dans l'autre monde,  que le débat sociologique porte ici moins sur l'existence ou non de ces compensations, mais sur le sens ce qu'est la victoire sur la mort. S'agit-il en effet d'une compensation à introduire dans un calcul coût/bénéfice, d'une forme d'escompte sur ce qui vient, ou au contraire d'une expérience transformante commençant dans la vie présente ? Dans ce dernier cas, la manifestation et la diffusion du charisme du fondateur n'est-elle pas à la fois la condition de la diffusion de cette expérience ? C'est bien la preuve que, à travers le questionnement sociologique, transparaissent des questions d'un tout autre ordre.

Matthieu Ollagnon

Février 2011

Notes


(1)    Professeur émérite de l'université de l'Orégon.

Référence


 Jack. T. Sanders, Charisma, Converts, Competitors – Societal and Sociological Factors in the Success of Early Christanity, SCM Press, 223 pages, Londres, 2000.

Pour citer cet article


  Matthieu Ollagnon, Recension Jack. T. Sanders, Charisma, Converts, Competitors – Societal and Sociological Factors in the Success of Early Christanity, SCM Press, 223 pages, Londres, 2000, dans Incursions, n°4, mai 2011, http://www.incursions.fr