Résumé - La conviction idéologique

La conviction idéologique

Pluralisme et conscience idéologique.

Résumé de La dynamique du discours idéologique et le mécanisme psychologique de la conviction idéologique, seconde partie de l'ouvrage de Colette Moreux, La Conviction idéologique.

Par Agathe Henniart

 

Colette Moreux produit un texte dense, très démonstratif, qui vise à dépasser le sens commun et les conceptions marxiste et wébérienne de l’idéologie. Elle y distingue le discours idéologique de la conviction idéologique. Le discours idéologique fait en effet appel au langage, élément extérieur à l’individu, tandis que la conviction idéologique contient un aspect psychologique et est donc un processus interne à ce dernier.

La méthode de démonstration de l’auteure procède tout d’abord par élimination : du sens commun du terme, elle passe à ses conceptions wébériennes et marxistes pour en arriver aux notions de domination et de personnalité individuelle. Sa question de départ est la suivante : « quelles sont les conditions de réussite d’une idéologie ?  »

La relation entre l’idéologie et l’action sociale

Moreux se propose d’aller au-delà de la conception communément admise de l’idéologie en tant que pseudo-savoir déterminant l’activité sociale. Elle dénonce même la tendance des sociologues de la connaissance se bornant à démontrer une dualité du terme. L’idée d’idéologie s’articule en effet, pour certains d’entre eux, autour de cet antagonisme : soit une action sociale inexpliquée est l’origine du discours idéologique, soit, à l’inverse, l’idéologie est placée en tant que principe explicatif de ladite action.

Cette alternative ne constitue pas un cadre explicatif satisfaisant ;  elle est au contraire un frein à la compréhension du phénomène. Du point de vue de l’acteur social, qu’elle exprime une nécessité naturelle ou sociale, la connaissance idéologique reste la référence qui guide toute action sociale dans la normalité. L’acteur social est ainsi guidé par le cognitif.

La croyance intervient dans ce processus, et plus cette dernière est forte, plus les actions sociales sont adéquates à l’idéologie. Moreux met donc en exergue la dualité idéologie/ action, mais veut aller plus loin en mesurant le degré d’adéquation entre ce code et ce qui est vraiment. Ce « principe d’analogie entre l’idéologie et l’action » reste non formulé et inconscient. Il en résulte une forme de régulation des actions sociales au sein d’une société donnée. En effet, cette acquisition est une « construction de sens » qui fait que la croyance en une certaine réalité construite assure la cohésion, la pertinence, voire même la légitimité de telle ou telle action sociale.

L’auteure soulève une double question à ce propos : comment une même idéologie peut-elle donner lieu à des pratiques différentes, et, à l’inverse, comment des idéologies différentes peuvent-elles engendrer des pratiques semblables ? On comprend donc qu’il y ait nécessité formelle d’un lien entre savoir idéologique et action sociale. Cependant, rien ne démontre qu’il y ait processus de causalité entre ces deux derniers.

Le rapport de domination entre « émetteurs » et « récepteurs » de l’idéologie

La théorie des produits sociaux énoncée auparavant n’étant pas probante, Moreux s’attache à développer une autre ouverture sur les agents de cette production eux-mêmes : les « émetteurs » et les « récepteurs » de l’idéologie. Apparaît ici l’idée de domination annoncée dans ce chapitre.

L’idéologie prend sa source dans l’antagonisme créé par les intérêts divergents des acteurs sociaux. Elle instaure une relation verbale qui évite la lutte matérielle. Cette dernière permet aux émetteurs de satisfaire leurs intérêts matériels et symboliques dans la domination d’un groupe ou d’une classe en posant une idéologie comme vérité, comme réalité.

L’adéquation ou non à la norme ainsi mise en place, l’orthopraxie va de pair avec l’apparition de la sanction ou de la récompense, de la honte, de la culpabilité ou de la satisfaction intérieure. L’imaginaire fait surgir une vérité. En effet se forge une conviction qui, intériorisée par les récepteurs, produira des comportements adéquats allants de soi. C’est ainsi que l’on parle de domination effective des définisseurs de cette vérité.

Une question relance alors la réflexion de l’auteure : comment et pourquoi une idéologie est-elle acceptée ou rejetée par les récepteurs ? Pourquoi et comment se produit l’institution de l’imaginaire qui, elle, semble être une caractéristique universelle de l’espèce humaine ? Moreux, dans le troisième chapitre, s’attardera donc sur les « composantes formelles de la personnalité individuelle », afin de décrire « comment et pourquoi l’acteur social est par nature un homo idéologicus ».

Les composantes formelles et la genèse de la personnalité individuelle

De l’intervention de l’élément psychologique dans le processus de la conviction idéologique dépend le sort d’une idéologie (donc sa « carrière », sa « vérité »). En effet, celle-ci est déterminée par la personnalité individuelle de l’acteur social. L’auteure transpose dans sa démonstration les trois entités de base de la sociologie que sont la culture, la société et l’individu, en mettant en relief trois paliers : la production symbolique (le discours idéologique), la relation sociale (les émetteurs et les récepteurs de l’idéologie) et l’action individuelle (la pratique idéologique de l’acteur) ; cela dans le but d’expliciter la production idéologique.

Les composantes qui interviennent dans la structuration de l’individu vont influer sur la détermination de sa subjectivité et sur ses actions. L’individu est ici pensé en tant qu’acteur doué de facultés réflexives et cognitives, dont la force créatrice peut engendrer une réalité considérée alors comme objective.

L’élaboration de la personnalité de l’acteur lui confère une capacité à s’approprier et à retraduire l’idéologie initiale. On constate donc une plus ou moins grande flexibilité de l’idéologie par rapport à son modèle originel. Lorsque le domaine de l’affectif, donc du subjectif par excellence, rentre en jeu, la dynamique de l’acteur influe sur l’intériorisation du discours idéologique. Ce dernier, pris dans le mécanisme psychologique de l’acteur, devient ainsi une conviction idéologique.

Moreux fait alors intervenir dans la relation individu/société des concepts freudiens par lesquels elle met en place les notions de « moi profond » et de « moi social », qui produisent, l’une « une dynamique réelle » et l’autre une « intelligibilité normative, exigeante et permanente ». L’auteure s’interroge alors sur le fait que, dans certains cas, l’adéquation entre ces deux notions se fait aisément tandis que dans d’autres cas, les écarts se font sentir douloureusement. Les expériences de l’acteur sont reçues de façon affective sur son « moi profond » et de façon cognitive sur son « moi social ».

Moreux cible sa réflexion sur les expériences sociales en tant qu’elles se rapportent aux relations interindividuelles et aux relations de groupe, celles-ci ayant une influence sur le moi profond de l’acteur qui les intègre et en subit les effets. Elles sont empreintes de langage, de symbolique et d’imaginaire, et sont ainsi déjà une traduction de la réalité. La médiation du symbolique permet la confrontation de ce qui a été intégré à la personnalité de l’acteur, à ce qui tente de s’y greffer par l’expérience sociale nouvelle. C’est l’affectif qui tranchera sur l’adhésion ou non à une idéologie en mobilisant l’imaginaire de l’acteur. Cette mobilisation sous-tend le mécanisme de la conviction idéologique.

Dans les sociétés différenciées, l’individualisme, c’est-à-dire les droits qui sont reconnus légitimement à l’individu en tant qu’être unique, rend suspecte à l’acteur social toute émanation du collectif. Le « moi social » y fait surgir le sentiment de la contrainte sociale. La socialisation y est donc moins pleinement réalisée et harmonieuse que dans les sociétés dites primaires.

L’individu créateur est ici celui qui parvient à « écouter » son moi profond tout en restant dans la norme sociale, sans quoi son comportement est mis au rang de pathologie (schizophrénie, etc.). Un individu, un acteur social qui intériorise et adhère à une idéologie le fait parce qu’il ne peut inventer. L’émetteur de l’idéologie lui apparaît comme « détenteur de la vérité ».

Néanmoins, les émetteurs de « vérités » sont tout autant dans la construction de la réalité et non dans le vrai. Ce qui les distingue est que, maniant le langage avec astuce, ils réussissent à convaincre qu’ils détiennent l’une de ces vérités et prennent ainsi une position de dominants face à des dominés : les récepteurs.

La légitimité des émetteurs vient de la « décision collective », qui a le pouvoir « d’investir » certains individus comme étant « porteurs de vérité » et aussi d’anéantir le non-sens par le biais de la croyance des récepteurs. C’est l’imaginaire collectif qui se met ainsi en place. Les nouvelles idéologies et leurs définisseurs trouvent leur légitimité lorsque le « moi social est détraqué » et qu’une brèche s’ouvre dans la vraisemblance de l’idéologie.

Conclusion

La conscience idéologique étant une acquisition, une construction de sens, elle définit la réalité sociale. Elle est donc en lien direct avec le pluralisme qui est, lui, la prise de conscience de vérités concurrentes. Le pluralisme permet en effet la relativisation des valeurs intériorisées par l’acteur dans un contexte de société différenciée, sans cohésion globalisante. Cela peut aussi laisser place au conflit, au changement social.

Les questions qui surviennent alors sont les suivantes : la crise de sens est-elle une brèche pour l’émergence d’une nouvelle idéologie ? qu’en est-il alors de la transaction, médiatrice entre la régulation sociale et l’échange social ? quel processus, autre que la révolution, (entendue sous le sens d’événement historique entraînant un changement brusque et radical de l’ordre social et moral par l’insurrection d’une partie d’un groupe), peut renverser le rapport dominants/dominés ?

Janvier 2011

Agathe Henniart

Référence

Colette Moreux, La conviction idéologique, Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 1978, 126 pages.

Pour citer cet article

Agathe Henniart, Résumé de La dynamique du discours idéologique et le mécanisme psychologique de la conviction idéologique, seconde partie de l’ouvrage de Colette Moreux, La Conviction idéologique,  Montréal : Les Presses de l’Université du Québec, 1978, dans Incursions – La lettre de l'AFFRESS, n°3, janvier 2011,http://www.incursions.fr