John Dewey, pragmatisme et démocratie

Une réflexion autour de deux ouvrages de John Dewey récemment publiés en français aux éditions La Découverte : Une foi commune et La formation des valeurs.

Par Pierre Collantier

 

La science comme la démocratie doivent, selon John Dewey, reposer sur notre capacité à penser et à agir rationnellement. C'est du moins ainsi que nous pourrions résumer son point de vue. Le point de vue rationnel peut s'exercer à propos de phénomènes souvent considérés comme irrationnels, ici la foi et les valeurs. Or, si nous considérons que ces phénomènes sont en réalité le résultat d'une élaboration sociale et historique, ils peuvent devenir l'objet d'une enquête, pour utiliser le langage de Dewey, l'un des maîtres du pragmatisme américain

Le pragmatisme établit que nos idées, en tant qu'elles participent du monde social, ne sont pas neutres, c'est-à-dire ne sont pas sans conséquences sur le monde. Ce sont même ces conséquences qui permettent de juger de leur valeur. C'est le lien étroit unissant nos idées (que ce soient nos représentations, nos idéaux ou nos croyances) et nos actions qui est la source de ces conséquences. Dewey s'inscrit ainsi dans la lignée de ceux qui pensent, à la suite de Max Weber, que les représentations que nous nous fabriquons produisent des effets publics, moyennant des médiations.

Cette conception de la relation entre les idées et le monde, dans le sens parfois ambigu de « réalité », est une manière d'aborder la compréhension du travail philosophique de John Dewey. Cela permet notamment de saisir la relation, apparaissant ici comme inévitable, entre la pensée et l'univers de l'action. Autrement dit, le penseur est, presque malgré lui, engagé dans le monde social, à partir du moment où son travail participe d'une forme de reconfiguration du réel, dans sa dimension de monde commun.

Les deux textes de Dewey, récemment traduits, sont exemplaires de cette perspective. Ils permettent de saisir pourquoi celui-ci fut l'un des intellectuels les plus importants de son temps, et, dans la mesure où les problèmes qu'il aborde sont toujours objets de discussion, de notre époque.

Dewey fait partie de ceux qui ont saisi les enjeux de la modernité, des risques et des chances que celle-ci représente. Il est l'héritier d'un monde où la prophétie de Nietzsche sur la mort de Dieu s'est accomplie . L'avènement de la modernité a signifié, pour un certain nombre d'intellectuels, un changement profond dans la manière d'aborder les questions touchant à la connaissance et à la compréhension de l'humain. Ceux-ci ont du prendre en compte une dimension importante de la modernité : le développement des sciences de la nature. Ce changement se retrouve dans les deux textes de Dewey, que ce soit en prenant la forme d'une réflexion épistémologique (La formation des valeurs), ou dans le travail d'enquête (Une foi commune). D'un point de vue philosophique, Dewey prend place dans un mouvement, initié notamment par Dilthey, qui tente de prendre la mesure du développement des sciences de la nature, d'une part, et des conséquences de ce développement pour les sciences de l'esprit d'autre part. D'où la question posée au début de sa Théorie de la valuation : « existerait-il des propositions scientifiques relatives à la direction de la conduite humaine, c'est-à-dire à toute situation où entre l'idée d'un il faudrait ? Le cas échéant, de quelle sorte seraient-elles, et sur quoi reposeraient-elles ? » .

Pour aborder ces problèmes, il faut faire une enquête, comme les empiristes britanniques le pratiquaient. Celle-ci porte sur les termes d'un débat, comme dans les textes sur les valeurs, ou procède d'une recherche à la foi historique et philosophique comme dans Une foi commune . Ce travail concerne à la fois les théories et le discours, mais aussi une situation, par exemple dans Le public et ses problèmes. Il s'agit d'évaluer, par l'analyse ou en présentant différents points de vue et en les comparant. Le test ultime, s'il a lieu, sera celui de l'expérience.

Pour Dewey, nous l'avons dit, les idées ne sont pas neutres. Cette tâche a, par conséquent, une vocation, qui est sa finalité. Celle-ci consiste à servir la démocratie, à aider son actualisation. On comprend que Dewey envisage la démocratie comme un procès, une construction toujours en cours, mais que cette élaboration permanente rend nécessaire une clarification de nos idées, et de ce que au nom de quoi les citoyens peuvent juger et agir dans la sphère publique.

Une foi commune condense à la fois la rigueur et la démarche de l'enquête pragmatiste, et une visée quasi normative. Le texte est caractéristique du lien à construire entre la pensée et l'agir. L'enquête étudie un phénomène, celui du religieux, ou de la religion.

C'est la confusion entre les termes qui révèle la nature du problème : Dewey dissocie le religieux, c'est-à-dire la croyance ou la foi, des religions qui sont en réalité toujours des religions historiques.

Nous avons donc, d'un côté, une capacité, celle de croire, et, de l'autre, un phénomène social et historique reposant sur la croyance au surnaturel. Il y a une différence de nature entre le religieux et les religions. L'idée de Dewey consiste à dire qu'il est possible de garder le religieux en tant que capacité, tout en le « naturalisant ». Il y a ici un lien évident avec la réflexion sur la formation des valeurs. Ces dernières sont, pour Dewey, objectives, parce qu'élaborées dans l'expérience, en situation. Elles sont, pour reprendre une notion de William James, des objets mentaux. Autrement dit, les valeurs existent parce que nous les avons créées. Elles peuvent être l'objet de la croyance. En abandonnant le surnaturel nous libérons nos capacités, notre imagination, notre énergie, et nous pouvons les utiliser pour des fins que nous aurons nous-même choisis. La modernité est, pour Dewey, la possibilité de mettre l'usage de la raison au service du bien commun, de biens déterminés en commun.

Pierre Collantier

Septembre 2011

Références des ouvrages cités


John Dewey, La formation des valeurs, traduit de l'anglais et présenté par Alexandre Bidet, Louis Quéré et Gérôme Truc, La Découverte /Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2011.

John Dewey, Une foi commune, traduit de l'anglais et présenté par Patrick Di Mascio, La Découverte/Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2011.

Pour citer cet article


Pierre Collantier, John Dewey, pragmatisme et démocratie, Incursions, n°5, septembre 2011, http://www.incursions.fr