Lectures d’actualité : la réforme catholique et le monopole à bon marché

Parmi les relectures récentes en fonction de l'actualité, l'une est rapportée dans une note sur l'appellation du pape François, le monachisme et les modifications de la gouverne romaine, l'autre dans un essai sur le monopole à bon marché (soft monopoly) dans les institutions catholiques. En arrière-plan se profile la double question de la composition de l'Église catholique et des modes de régulation selon la perspective des sciences sociales, soit comme système, soit comme interaction, soit à la jonction et du système et de l'interaction.

Cette question, globalement prise, sera explicitée dans la prochaine chronique.

Ce sont des aperçus qui mettent en piste, balisent le terrain, fournissent des éléments analytiques et conceptuels sur les rapports entre réforme et régulation.

Par Paul-André Turcotte

 

L'appellation papale François et la gouverne de l'Église catholique

Le choix de l'appellation François par le pape actuel m'a rappelé des lectures suscitant des associations dans le temps. Je retiens d'abord l'ouvrage de Grado Giovanni Merlo (1), historien, sociologue et canoniste. Celui-ci décrit les tensions entre les héritiers de François d'Assise que sont les spirituels, d'une part, et, d'autre part, les conventuels, et comment le pape Jean XXII (1244-1334) a réussi à dénouer ces relations conflictuelles, du coup a fait en sorte que la référence franciscaine ne compte plus au titre de médiation exemplaire dans la réforme de l'Église. Ce pape, considéré comme le plus grand organisateur ecclésiastique de tous les temps, a secondarisé le statut du monachisme au sein de l'institution ecclésiale, le ramenant grandement à une fonction prioritairement instrumentale.

Le déplacement aurait des incidences sur le réaménagement organisationnel de l'institution ecclésiale, par la suite sur les conciles de Trente et du Vatican II. Si Jean XXIII (1881-1963) a ouvert les fenêtres de l'Église sept siècles plus tard, ce sont celles d'une formation socioreligieuse et politique dont la structure hiérarchique allait rester foncièrement la même. Au concile du Vatican II on a reformulé, sinon corrigé des points de doctrine ou disciplinaires. On a aussi mis en route une revitalisation de la vie chrétienne aux caractéristiques issues du Concile de Trente, à savoir la rectitude doctrinale, la religion sensible au cœur, le culte des saints, la conversion individuelle centrée sur le Christ et dans le cadre de l'institution hiérarchique. Des esquisses sur papier attendent des pratiques conséquentes, surtout peut-être quand le réveil religieux n'a pas surgi suivant les traces conciliaires. Le point de vue de l'institution continue de prédominer dans les définitions de la vie chrétienne et sa gestion. Une technocratie centralise les prises de décision significatives, en exerce le contrôle sur des critères au service de la direction et non d'abord des destinataires, alors que les soubresauts de diverse nature n'ont cessé de questionner, voire de mettre en cause la pertinence de la référence catholique institutionnelle, et ce du côté tant des fidèles que des instances intermédiaires que sont notamment les clercs diocésains, les ordres religieux et les mouvements catholiques. Tout à la fois des acteurs ont multiplié les initiatives de tout ordre au nom de leur foi, de leurs convictions, de leur recherche de sens, de cohérence et de consistance de la vie.

Comme dans la société globale, l'ordre politique, ecclésiastique en l'occurrence, s'est grandement dissocié de l'ordre social, y compris le culturel et le religieux. Par voie de conséquence la base sociale des épiscopats, des curies diocésaines et des paroisses ou organisations sous leur gouverne s'est grandement rétrécie, au point de mettre en difficulté leur capacité de faire croire, de tenir un discours qui soit crédible, de recueillir quelque reconnaissance de leur gestion du croire en Église et en société. Cette vague de fond engendre des positionnements de retrait et d'indifférence, de correction et d'inversion. Le courant dominant ne saurait rendre compte de la totalité en raison de ses insuffisances et limites. Il peut même engendrer son contraire, en mesure qu'il soit de s'insérer dans les failles et interstices du système. Il en résulte l'individuation, la pluralité des positions et pratiques.

Le fossé entre les directions cléricales supérieures et les catholiques de la base, si ce n'est les instances intermédiaires, s'est élargi, particulièrement en ce qui concerne la prédication, le discours théologique, le traitement de questions existentielles, morales spécialement, le mode de présence des clercs auprès des fidèles et leur gestion des rites, notamment de l'accès aux sacrements. Tout à la fois des mouvements inspirés par le partage des biens matériels et spirituels ne manquent pas, aux côtés de spiritualités florissantes menant à des engagements exemplaires. Le sens du sacré fleurit dans ses expressions variées, souvent proches des religiosités cosmiques et pour une part hors du cadre institutionnel où, trop souvent mitigé ou cultivé pour lui-même, il ne recueille pas de résonance. Les officiels ecclésiaux apparaissent comme des acteurs sans la base sociale et religieuse, spirituelle, qui puisse soutenir leur projet pastoral. Ces indications, des échantillons en quelque sorte, suggèrent des distorsions du fonctionnement organisationnel.

Dans ce contexte, la réapparition de la référence à François d'Assise n'est pas vraiment inédite. La spiritualité franciscaine est l'apanage du quart des 180 communautés religieuses nouvelles, entendons de type monastique, recensées depuis Vatican II aux États-Unis d'Amérique. Elle est suivie à distance par les spiritualités carmélite et bénédictine, outre le tiers des fondations dessinant une nouvelle tradition spirituelle. L'universitaire Joseph Ratzinger a fait sa thèse d'habilitation sur la théologie de l'histoire chez saint Bonaventure, dont le gouvernement a utilisé les méthodes musclées pour ramener dans le droit chemin les spirituels récalcitrants se réclamant de la radicalité de saint François d'après son projet initial. Les publications et manifestations franciscaines se sont multipliées ces dernières décennies.

Avec l'appellation papale, la référence à François, - et par elle au monachisme -, refait surface au niveau même du pouvoir central, de surcroît par un membre d'un ordre religieux, les jésuites. Or le monachisme n'avance-t-il pas l'affirmation d'itinéraires personnalisés dans la voie du salut, l'égalité de tous devant la règle, y compris des autorités, le partage des biens matériels et spirituels, la participation active des membres aux prises de décision les concernant selon le mode synodal, sinon direct, de définition et de gestion pratiqué par le chapitre composé de membres élus, et quoi d'autre partagé avec les diverses formations issues de la radicalité évangélique ou de la mystique chrétienne ? Ce sont autant d'éléments du christianisme des origines. L'expérience spirituelle y est première et relativement autonome de quelque institution religieuse, laquelle chapeaute des adhésions variées, soutient l'expérience de conversion pour en être revitalisée en retour.

L'instrumentalisation du monachisme, sous ses diverses formes de la vie religieuse consacrée, n'a pas effacé ses traits caractéristiques, toutefois non sans en modifier l'exercice tout en respectant les acquis de l'ancienneté ou les innovations jugées utiles. Dans la période moderne, puis contemporaine, les institutions catholiques bougent, se redéfinissent dans la continuité structurelle. Des médiations historiques sont en cause, telles la culture baroque avec Trente, l'Action catholique et la poussée du laïcat engagé, la féminisation du catholicisme par l'action des congrégations religieuses, pendant que prévalaient, et ce de façon croissante, les politiques d'unification par le savoir objectif de la doctrine, la distinction disciplinaire de la morale, la sacralisation des fonctions dirigeantes, la concentration cléricale du savoir et de la parole autorisés aussi bien que de l'administration valide du sacré (2).

Face à cet héritage, l'Église catholique, à ses divers niveaux, se trouve invitée à reconsidérer la tension entre l'organisateur Jean XXII et la figure du converti évangélique qu'est François. Il y a là matière à analyse, à réflexion, à positionnement en vue d'une action en rapport aux questions et problèmes de l'heure. Les idées plurielles qui circulent font foi de la pertinence de la question. D'aucuns supputent les chances et les types de réforme de cette Église, à ceci près de souvent ignorer la référence historique et son poids sur l'actuel, la philosophie de la condition humaine et l'essentiel de la tradition chrétienne, dont l'interaction du sacrement et de l'évangile. Certains scénarios imaginés se refusent aux emballements, avec des avancées telles que circonscrire la référence à François dans le formel du paraître, en concordance avec des façons de la culture actuelle, s'en tenir au social de surface sans mettre en cause le sociétal et y agir, procéder à des retouches disciplinaires du système ecclésiastique sans oser prendre en considération le système dans sa totalité, en interroger les fondements pour le redéfinir à nouveaux frais.

Or, cette Église n'a cessé d'être confrontée à des réaménagements et à des réalignements d'importance depuis son éclosion au quatrième siècle. N'est-elle pas une construction historique revendiquant la continuité des origines chrétiennes, lesquelles ont de quoi en mettre en cause des éléments de sa structure, de son fonctionnement, si ce n'est sa légitimation historique ? lI en ressort l'apport possible du monachisme en tant que médiation du christianisme paulinien et pratique de la conversion chrétienne, ce monachisme dont l'émergence s'avère antérieure à celle de l'organisation institutionnelle catholique. Par voie de conséquence l'une des premières réformes à mener paraît celle des institutions catholiques, y compris de ces ordres religieux qui ont peu ou prou à voir avec les traits caractéristiques du monachisme pour s'être assimilées aux institutions ambiantes, incluant les ecclésiastiques. Que valent les réformes de la haute direction romaine sans celles des institutions qui y sont rattachées, qui forment l'ensemble complexe de ses composantes ?

Parmi les questions au programme, certaines renvoient aux relations séculaires entre Évangile et Église, sacrement et évangile, institutions relevant de la structure ecclésiastique et institutions en appelant au christianisme des origines. Dans le détail, quels sont les compromis possibles entre les traits d'une Église qui s'adresse à la masse des fidèles et ceux du monachisme en tant que minorité cognitive, et qui soient porteurs d'une revitalisation en profondeur et non d'une simple mise à jour ? à quelles conditions une Église peut-elle à la fois réussir une symbiose avec la culture ambiante afin de la marquer de son discours et tenir une position distanciée, critique à l'égard de cette culture ? comment faire en sorte que le message de référence que sont les écrits néo-testamentaires et apostoliques soit effectivement pertinent tout en privilégiant la pratique rituelle des sacrements comme nécessaires au salut ? À la courte déclinaison les grands réformateurs ont joint une analyse circonstanciée, laquelle a servi de terreau à des développements concrets et à des stratégies, le tout en lien avec les éléments d'une revitalisation originaire.

Les institutions catholiques et le monopole à bon marché

C'est un secret de polichinelle, les détournements de la raison d'être ne manquent pas dans les institutions catholiques. La pente à caractère entier atteint tant des institutions d'enseignement que les ordres religieux, pour ne nommer que ces organisations. De part et d'autre une nouvelle orientation a été décidée d'autorité, dans des termes grandement étrangers aux intéressés. Dans le cas extrême, il est interdit de penser autrement qu'une direction autoritaire, préoccupée de contrôle au travers de la gestion du quotidien, de la sorte dominant les consciences et infantilisant les individus. Le rendement immédiat, aussi bien matériellement que symboliquement, importe au premier chef, en particulier si le gain financier est en jeu, en liaison avec des intérêts de pouvoir. Dans l'enseignement, la formation utilitaire prévaudra sur celle préparant à la réflexion en mesure de jauger par la distance critique les enjeux de la vie, individuelle et collective. Dans l'ordre religieux, la référence évangélique des origines fondatrices est mise en sourdine dans l'organisation et l'action, soit-elle formellement évoquée. Ces façons de faire trouvent des expressions apparentées, diluées ou camouflées dans nombre de formations. Il en va ainsi quand, dans des comités de rédaction de périodiques dont l'objet est expressément la religion, voire dans des organismes catholiques dont l'action engage le croire personnel à quelque titre, la connaissance d'une question est restreinte à l'information des médias, à des témoins extérieurs à la chose religieuse, et ce au nom d'une prise de distance objective. Plus d'un discours sur le retrait social du religieux dévoile le positionnement de son auteur, son ignorance des faits bien plus que la réalité elle-même. Les affadissements, camouflages et détournements atteignent de bons chrétiens, des directions cléricales ou congréganistes, des mouvements aux visions et intérêts autocentrés, les uns les autres peu soucieux de promouvoir la vitalité intellectuelle ou spirituelle et ses exigences concrètes.

Un système s'impose, dont les acteurs reproduisent des courants dominants dans la société globale jusqu'à les calquer. Dans ce sens intervient un facteurs significatif, non le seul toutefois mais repérable dans nombre d'institutions catholiques, à savoir l'introduction d'un laïcat aux intentions autocentrées, en collusion avec des clercs ou religieux de même nature. Les collusions de cette espèce alimentent la perception négative et la déception, mais aussi attisent l'imaginaire d'une condition autre, et ce tant auprès des pratiquants que des distants, nonobstant des efforts de redressement. La prise de distance est qualifiée volontiers de théorie, au sens de position irréaliste ou déconnectée de la pratique, pendant que les relations avec l'extérieur et entre les membres viennent conforter la fermeture d'esprit. L'analyse de la situation est d'emblée écartée aux différents niveaux de fonctionnement.

La situation renvoie au monopole à bon marché (soft monopoly), selon le concept américain d'origine économique (3), et au pouvoir exécutif du Prince de Machiavel (4). Une volonté s'impose sous la forme de l'exécution, une exécution définie en fonction des vues de la direction et non des destinataires. Ces derniers sont absents des prises de décision pour en être nommément exclus, ou les interventions des subordonnés sont noyées dans la complexité des organes de gestion qu'on aura pris soin de gonfler. Dans les rouages administratifs se glissent, sans être mises en cause, les attributions de la définition au profit d'intérêts particularistes, voire niant la raison d'être du groupement. À cette fin la référence historique utile est réduite à l'immédiat. Les lieux de décision s'en trouvent camouflés ou dilués, à la limite insaisissables. La décision formellement prise selon les normes et en conformité avec les règles, multiples et diverses, commande l'obéissance inconditionnelle à un pouvoir exécutif en mal de la légitimité propre à l'autorité.

Ce monopole est mou dans la mesure où il nivelle les exigences et les résultats conséquents, y compris les gratifications, au nom de l'égalité d'appartenance et de reconnaissance. Les critères du membership font fi des statuts différenciés des individus, la participation à la direction tient peu compte de la compétence disponible et du poids de la connaissance historique sur la pertinence d'une orientation ou d'une décision ; la gratification symbolique ou la reconnaissance du mérite se font d'après le critère non pas du degré de l'investissement ou du rayonnement, du niveau d'appartenance, d'engagement ou d'ancienneté, mais plutôt de l'assentiment de la direction, de la conformité à ses vues, le tout dans le cadre d'une distribution en principe communément accessible, y compris pour les postes de gestion. De cette manière les autorités en place s'assurent d'une emprise sur les consciences, nonobstant leur intimité, quitte à culpabiliser ou à écarter le récalcitrant. Ainsi peuvent-elles se faire fort de définir et de gérer l'avenir, d'asseoir la permanence d'un système sur des bases, sûres à leurs yeux et soient-elles prétendument sans précédent. Tôt ou tard se pose le problème de la base sociale garantissant la crédibilité de la direction, la cohésion des membres, bref la cohérence à l'intérieur et à l'extérieur grâce à la transcendance partagée, prise comme le référent tiers instituant des rapports sociaux, culturels ou religieux significatifs. La transcendance d'un groupement religieux se loge dans l'affirmation d'une spiritualité informant la capacité d'être dans un système sans en être à quelque degré, de produire et non de simplement reproduire. C'est la part des minorités cognitives, sur le mode tant séculier que religieux proprement dit.

Chez les subordonnés ce n'est pas nécessairement l'enfer. C'est plutôt le sentiment d'une médiocrité rampante qui prévaut, dont plus d'un tire profit à sa manière. L'indifférence apparente est l'apanage de la grande majorité. L'un ou l'autre exprime à l'occasion son malaise face à l'anomie fonctionnelle sur laquelle il n'a pas de prise. Rares sont ceux qui osent afficher des pratiques ou des positions qui questionnent ouvertement l'ordre imposé. Ils suscitent l'admiration tacite du nicodème aussi bien que la dénonciation du mouchard. Le renversement des choses apparaît requérir une action qui dérangerait ses habitudes de vie, de toute façon qui dépasse ses capacités, d'autant que l'individualisme généralisé ne garantit pas le soutien de ses pairs, de son entourage. D'ailleurs, les lieux d'expression libre des individus ou d'attention à leur condition relèvent du moment d'exception, en plus de rester sans suivi la plupart du temps. Le laissez-faire a cours, conséquence d'une direction qui, en dernier ressort, ne réussit pas à faire croire par déficit de communication, à susciter un assentiment qui soit confiant en l'avenir. L'une des échappées possibles revient à tenir un discours de bons sentiments, de rappeler des principes de vie ou de gestion recevables par définition, de façonner des visions décalées de la réalité. Cette fuite en avant conforte, chez d'aucuns, soit le sentiment d'opacité, soit l'attitude d'indifférence ou d'éloignement, soit la rupture. Bref il s'agit d'un monopole mou, quelles que soient les apparences et modalités circonstanciées, quel que soit l'objectif de l'institution, religieuse ou autre. Nous sommes devant un phénomène de société.

Questions connexes : insertion et socialisation

Une question d'ordre existentiel se pose : comment tenir, ne pas se désespérer avec des appartenances à des groupes, religieux entre autres, si peu consistants, sinon déconnectés ou pervers ? Il y aurait matière à se plaindre, mais paradoxalement ce peut être des lieux stimulant la pensée critique et engagée, à la condition près que l'acteur soit autonome d'esprit, prêt à risquer la marginalisation, l'exclusion directe ou indirecte. Dietrich Bonhoeffer, ce résistant dans l'Allemagne hitlérienne au prix de sa vie, soutenait que la prière et la préoccupation de l'autre, par la charité et l'éveil de la conscience, incombaient au chrétien croyant dans un monde où Dieu apparaissait absent, comme s'il s'en était retiré. On a trouvé une position similaire auprès de Juifs du ghetto de Varsovie, affrontés à des conditions particulièrement brutales. Des échos actuels vont dans le même sens de la part de chrétiens qui réfléchissent à la condition humaine dans ce monde, y compris celle dans les institutions religieuses, catholiques entre autres, avec ses contradictions et incohérences. Réfléchir ainsi n'est pas morose, c'est plutôt se donner la capacité de nommer, de maîtriser, de consolider un espace de confiance en une réalité autre, transcendant celle tournée sur elle-même. Une telle transcendance procure le courage de vivre en symbiose avec une plénitude qui, dans les réalités avant-dernières qui nous échoient, ne peut être qu'axiomatique jusqu'à notre entrée dans les réalités dernières.

Dans la sphère de la pensée, les positionnements dépendent d'un ensemble de facteurs et varient concrètement selon les disciplines et les perspectives. Une position consiste à promouvoir des sciences sociales centrées sur l'acteur et non sur les seules données positives, l'ouverture à une transcendance, la prise en compte d'un tiers dans les relations sociales conflictuelles, l'analyse de terrain configurative et non univoque, une connaissance directe, artisanale et non programmée. La théologie, elle, fait face au défi de réunir l'analyse des sciences sociales, la référence philosophique et l'inscription dans la tradition du mystère chrétien, soit à distance du théologien institutionnellement systématique ou de l'idéologiquement pratique. Ici nous sommes renvoyés à Augustin d'Hippone, sociologue, philosophe et théologien parmi les plus grands de tous les temps. Pour ce qui est du monde francophone, les rares percées allant dans cette direction ont essuyé les réticences, voire le rejet des autorités supérieures. En ce qui a trait à la formation initiale, et continue, plus d'un défend l'importance de développer des liens étroits entre accompagnement intellectuel, et réflexif, accompagnement professionnel et accompagnement humaniste, spirituel, selon le mode adapté aux conditions et finalités de sa pratique.

Au niveau de l'enseignement secondaire dans une institution catholique, qualifier cet enseignement de chrétien parce que la catéchèse fait partie des cours au programme, on en conviendra, fait quelque peu court, en clair relève d'une mécanicité ignorant le processus de la socialisation et de l'acte pédagogique. Il en va de même quand l'identité de l'éducateur chrétien se résume à servir la Parole (de Dieu). Savoir allier foi personnelle et raison critique s'avère étranger aux institutions où prévaut le fonctionnement typique du monopole à bon marché. Ce dernier affiche volontiers un arbitraire, autocentré et procédurié, qui fait abstraction du caractère organique de l'existence humaine, de l'engagement personnel entier pour une cause, de la dimension transcendantale du sens de la vie. L'assomption d'une telle orientation de la part d'autorités et d'institutions religieuses, entre autres dans le domaine de l'éducation, a de quoi surprendre dans une société où prévalent grandement le déficit de la démarche réflexive et son pendant, l'option strictement technique dans la formation à tous les niveaux de la socialisation. Bien plus, n'est-ce pas saper quelque crédibilité de la raison d'être revendiquée comme propre dans la société ? On aura compris que les effets du monopole à bon marché se font tentaculaires, ont un caractère de totalité.

Paul-André Turcotte

Paris-Montréal,

avril-septembre 2013

Notes


 

(1) Au nom de saint François. Histoire des Frères mineurs et du franciscanisme jusqu'au début du XVIe siècle, traduit de l'italien par Jacqueline Gréal, Paris, Éditions franciscaines, 2006. En complément, Giacomo TODESCHINI, Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché, trad. de Nathalie GAILIUS et Roberto NIGRO, Paris, Éditions Verdier, 2008.

(2) Pour des références et des développements de ce paragraphe, voir, de Paul-André TURCOTTE et Jean REMY (dir.), Médiations et compromis : Institutions religieuses et symboliques sociales, Paris, L'Harmattan, 2006, collection "Logiques sociales", les pages 20-46.

(3) Laurence R. IANNACONE, « Why Strict Churches are Strong », American Journal of Sociology 99-5, 1994, p. 1180-1211.

(4) Harvey C. MANSFIELD Jr, Le Prince apprivoisé. De l'ambivalence du pouvoir, tard. de Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Fayard, 1994.

 

Présentation de l'auteur


 

Paul-André TURCOTTE détient un doctorat en sociologie de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et en science théologique (histoire) de l'Institut Catholique de Paris. Professeur honoraire de l'Université de Montréal, il est à présent directeur de la commission de recherche sur les transactions conflictuelles des religions à l'AIDOP (Agence Internationale Diplomatie et Opinion Publique), outre la présidence de conseils scientifiques dont celle de l'Association Française pour la Formation et la Recherche en Sciences Sociales (AFFRESS). Parmi ses publications récentes, la direction d'une livraison de Social Compass 58(1) 2011 sur économie, culture et religions dans l'Afrique subsaharienne, aussi sur le type-Église en regard du type-secte 59-4 (2012), des articles sur la sociologie du migrant et du missionnaire dans Incursions 4 (mai 2011), 5 (septembre 2011) et 7(automne 2012) < http://www.incursions.fr >, une étude sur le monachisme chez Max Weber et Ernst Troeltsch dans Claretianum 52 (2012). Adresse : 170 Bd du Montparnasse, 75014 Paris, France. Email: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Pour citer cet article


 

Paul-André Turcotte, Lectures d'actualité : la réforme catholique et le monopole à bon marché, Incursions n°8, Paris, 2nd semestre 2013.

Image : photo du Pape François, auteur : Casa Rosada