La crise de Sciences Po Paris - La sélection des élites politico-administratives en question

Actuellement quelle force serait capable de penser la future formation des élites administratives et politiques ?

Les enjeux sont importants : c'est la capacité de la France à penser le monde et à être capable de s'adapter au changement. Si nous décidons d'abandonner la formation théorique de nos futures élites, nous serons dans l'incapacité de maîtriser notre destin. Il ne nous restera plus qu'une politique de communication pour cacher la réalité de la situation.

A travers une analyse de la crise de Sciences-Po Paris, une réflexion sur le sens et le devenir de la formation des élites politiques.

Par Patrice Buffotot

 

 


 

Sciences Po Paris a formé la majorité de l'élite politique et administrative de la France sous la Ve République. Une telle concentration de pouvoir a été analysée depuis quelques années par un professeur américain, Ezra Suleiman (1). Le brusque décès du directeur de Sciences Po Paris, Richard Descoings, le 3 avril 2012 à New York à l'âge de 53 ans, a ouvert le débat sur le bilan de sa gestion mais aussi provoqué une polémique sur la nouvelle « orientation » qu'il avait impulsée à l'institution. Des enseignants ont dénoncé un « malaise latent » qui régnait contrairement aux réactions émotionnelles des étudiants le 4 avril à l'annonce du décès du directeur : « On se serait cru à Lourdes, devant la grotte de Bernadette Soubirou » déclare un professeur, selon M-A Lombard-Latune du Figaro. (2)
Richard Descoings nommé en 1996 à la direction de Sciences Po Paris et de la FNSP (Fondation nationale de Science Politique), sera resté 16 ans à la tête de l'institution, et comptait faire un cinquième mandat afin de préparer sa succession. Son décès prématuré l'a empêché de faire 20 ans, soit l'équivalent d'une génération, durée exceptionnelle en France.(3)
Nous décrirons tout d'abord en quoi consistait cette réforme Descoings, les dérives auxquelles elle a données lieu dans un second temps puis la réalité du modèle qu'il voulait mettre en place. Cette crise pose enfin la question de la formation des élites administratives et politiques françaises.

1- La « réforme » de Sciences Po Paris par Richard Descoings

Certains commentateurs ont expliqué que Richard Descoings avait « dépoussiéré » l'institution, l'aurait en quelque sorte modernisée, adaptée à son temps. Qu'en est-il exactement ?
Lorsqu'il arrive en 1996 à Sciences Po Paris, il décide de « réveiller » l'institution. Selon Laurent Bigorgne, ancien directeur des études, « l'école était prestigieuse....mais intellectuellement, c'était médiocre. Richard a fait de ce machin en plomb un truc en or massif ! » Comment peut-on affirmer sans apporter la moindre preuve que Sciences Po Paris était intellectuellement médiocre ? En réalité, il aurait transformé l'institution en une sorte de Business School selon le modèle anglo-saxon. Il a bénéficié de la durée, c'est-à-dire 16 ans, pour changer l'institution et son orientation.

Les nouvelles orientations données par le directeur Richard Descoings peuvent se caractériser par une ouverture de l'institution et une expansion selon le modèle des écoles de commerce.

1- L'ouverture internationale
Elle se traduit par le recrutement d'étudiants étrangers qui représentent actuellement plus du tiers (35%) du total des étudiants mais aussi par l'arrivée d'enseignants étrangers ainsi que par la signature d'accords avec des universités étrangères prestigieuses comme l'université de Columbia ou la London School of Economics de Londres permettant l'échange d'étudiants, de professeurs et de chercheurs.

2-L'ouverture sociale
Pour « ouvrir » l'institution à des élèves défavorisés socialement, le directeur décide de faciliter le recrutement de jeunes lycéens des banlieues. Pour cela, il réforme le concours d'entrée en supprimant l'épreuve de culture générale, et met fin au recrutement direct des lycéens ayant un baccalauréat avec mention très bien. Il applique ce que l'on appelle la méthode de la « discrimination positive ».

3-L'ouverture à la province
Il met en place six antennes de Science Po en province appelées "campus de région" qui assurent des formations du niveau licence (ou collège). Chaque antenne se spécialise dans une aire géographique.(4) Il élargit ainsi le recrutement aux étudiants de province mais d'un autre côté, ces "antennes" entrent en concurrence directe avec les huit IEP de province, à savoir ceux d'Aix, Bordeaux, Grenoble, Lille, Lyon, Rennes, Strasbourg et Toulouse sans compter le projet d'un nouvel IEP à Versailles-Saint-Germain-en-Laye qui doit ouvrir à la rentrée 2014.

4-L'augmentation des frais de scolarité
Pour financer l'expansion de l'institution, il doit augmenter les frais de scolarité. Il fixe les droits d'inscription en fonction des revenus des parents : 30% des étudiants sont exonérés de droits alors que les plus favorisés payent jusqu'à 9.500 euros pour les années de licence et 13.000 euros pour les masters professionnels. Enfin la proportion des élèves boursiers passe de 6 à 26% en dix ans.

5-La création d'écoles professionnelles
Il a regroupé les masters professionnels dans des écoles professionnelles avec la création de l'école de journalisme en 2005, l'école de communication et l'école de Droit en 2009 et l'école des affaires internationales en 2010.

6-La croissance des effectifs
La croissance de l'institution se traduit par une augmentation du nombre des étudiants mais aussi du personnel administratif et des enseignants. Les effectifs étudiants passent de 4.500 en 2000 à 12.000 étudiants pour l'année 2010/2011.(5) Les enseignants extérieurs (appelés maîtres de conférence) sont 3.300, tandis que le personnel académique permanent est de 155 Professeurs et Maîtres de conférence. La Cour des Comptes estime que le taux d'encadrement est plus proche de celui d'une grande école que d'une université. Enfin le personnel administratif passe de 590 personnes en 2005 à 793 en 2011. Les chercheurs de la FNSP sont au nombre de 280 et les administratifs des centres de recherche de 67.

7- Une augmentation démesurée du budget
L'augmentation du nombre des étudiants, des enseignants et du personnel administratif a nécessité une augmentation du budget. Le budget de Sciences Po est passé de 55 millions d'euros en 2000 à 128 millions en 2010. La hausse des droits d'inscription n'a pas été suffisante pour combler le déficit. L'Etat a été obligé d'augmenter sa subvention qui est passée de 59,4 millions en 2009 à 68 millions pour 2012. Il en est de même pour la subvention recherche qui était de 25,8 millions en 2005 et passe à 39 millions en 2010. Malgré le développement du mécénat et du partenariat avec des entreprises, le directeur a été obligé d'emprunter pour financer son expansion menée à marche forcée.

8- Une communication « agressive »
Cette « modernisation » de l'institution s'est accompagnée d'une politique de communication pour mieux faire connaître les réformes de Sciences Po Paris. Mais ces « coups médiatiques » tapageurs n'ont pas donné une image positive de la réforme d'autant plus qu'elle est le résultat « d'un fonctionnement clanique de ses instances de gouvernement». (Collectif CFDT Sciences Po, « Sciences Po doit en finir avec le fonctionnement clanique de sa direction » Le Monde du 19 octobre 2012). La grande majorité des enseignants, des étudiants et des administratifs n'a pas été associé à celle-ci. Ce modèle de direction autocratique a donné lieu à des « dérives », ce qui n'a pas amélioré l'image de la réforme et de ceux qui l'ont initiée.

2- Les « dérives » de la gestion Descoings

On s'est aperçu après le décès du directeur que cette réforme de Sciences Po avait été réalisée sans suivre les normes de la gestion publique et donné lieu à ce que la Cour des Comptes appelle par euphémisme des « dérives » de gestion. Enfin, cette réforme a été imposée sans aucune concertation avec les différents acteurs de l'institution.

2.1- Une « dérive » de la gestion dénoncée par la Cour des Comptes

Une enquête de la Cour des Comptes sur la période 2005-2010 a été ouverte d'octobre 2011 à juin 2012. Un rapport provisoire de la Cour a été adressé début juillet à l'école et son rapport final : « Sciences Po : une forte ambition, une gestion défaillante » est rendu public en novembre 2012.(6) Le rapport confirme des rumeurs de « nombreuses dérives de gestion » qui ont été révélées au cours de l'année 2011 dans la presse, notamment par le site Médiapart sur les primes du directeur.

a- La complexité des structures
La Cour décrit le modèle de « gouvernance atypique » de l'institution qui s'explique par l'histoire. Sciences Po Paris, nom générique, est constituée de deux entités : l'IEP (Institut d'Études politiques) régi par le Droit public et la FNSP (Fondation Nationale de Science Politique) de Droit privé. Constituée en 1945, « Sciences Po Paris » succède à l'Ecole libre des Sciences politiques. A l'origine la FNSP devait servir de support à l'ensemble des IEP de France, et pas seulement à celui de Paris.
Cette dualité institutionnelle ne facilite pas la désignation du directeur qui est commun à l'IEP et à la FNSP. En effet le directeur est désigné par deux comités, le comité de direction de l'IEP, présidé par Michel Pébereau et par le Comité de la FNSP présidé par Jean-Claude Casanova. La Cour note que la représentation du personnel est faible et celle des étudiants exclue au conseil d'administration de la FNSP. Il est anormal enfin qu'aucun représentant des ministères ne siège à ce conseil alors que l'Etat est le principal bailleur de fonds de la Fondation.
A cette dualité institutionnelle, se superpose une dualité de statuts qui ne facilite pas la gestion. En effet la Fondation est de statut privé alors que l'IEP est de statut public. C'est un EPSC (Etablissement public à caractère scientifique et culturel). Comme le note la Cour des Comptes, cette organisation est source de dysfonctionnement.

L'IEP est doté de personnels ayant un statut de fonctionnaire (notamment les professeurs) ou de contractuel. Le personnel de la Fondation relève du droit privé avec des contrats de travail privés. Il en est de même pour sa comptabilité qui relève du privé. Jusqu'en 2005, elle échappait aux règles du code des marchés publics. Enfin, la Fondation gère le patrimoine immobilier de Sciences Po Paris qui représente plus de 46.000 M2 dans Paris dont 24.000 M2 en location.
Il est évident que le statut de la Fondation permet une souplesse de gestion avec de l'argent public comme le financement des intervenants extérieurs (Les fameux "Maîtres de conférence" qui assurent 93% des cours à l'IEP). Mais le flou juridique entre les deux entités ainsi que l'absence de contrôle de l'Etat expliquent « les dérives » dénoncées par la Cour des Comptes.
Enfin cette confusion institutionnelle a aussi des conséquences sur la politique scientifique de l'institution car la cohérence entre les politiques scientifiques de l'IEP et de la FNSP est loin d'être assurée.

b- Un budget en hausse constante

La Cour observe que les charges ont progressé de 61,4% en cinq ans. Cette rapide progression des dépenses a été provoquée par une forte hausse des dépenses d'enseignement suite à l'augmentation du nombre des étudiants, qui représentent 59% des charges en 2010. Les dépenses de recherche sont stables à 31% et celles documentation tombent à 10%.
Quant aux ressources, elles proviennent en grande partie des subventions publiques : la subvention publique structurelle de 63.617.000 euros (soit 49,6%), les subventions diverses 9.333.000 euros (7,3%) soit un total de 56,9 % des recettes de la FNSP. La subvention publique est en hausse constante : depuis le travail de la Cour en 2010, la subvention qui était de 63 millions est passée à 68 millions pour 2012. Les ressources propres (41,6%) sont constituées des droits de scolarité 27.873.000 euros (21,7%) et les ressources propres, 25.568.000 (20%), le reste étant constitué par les produits financiers (1,5%). (8)
La Cour constate que « le coût induit par le développement a été essentiellement supporté par l'Etat qui finance à plus de 56% l'établissement, et par les élèves et leurs familles, du fait de l'augmentation importante des droits d'inscription ». (9) Le coût d'un étudiant à Sciences Po Paris en 2010 est de 15.143 euros soit 50% de plus que le coût d'un étudiant à l'université, ce qui fait dire à la Cour que Sciences Po se rapproche des grandes écoles. Le phénomène est conforté par un encadrement plus important en nombre d'enseignants.

c- Une fragilité financière
On reproche au directeur d'avoir emprunté d'une façon démesurée pour assurer la croissance de l'institution à partir de 2005 pour un total de 68,8 millions d'euros mais surtout d'avoir signé un emprunt dit « structuré » de 15 millions d'euros en octobre 2006 dont le mode d'indexation complexe le fait classer dans la catégorie des emprunts spéculatifs, donc à risque. (10) L'ensemble des annuités représente 4 millions d'euros par an jusqu'en 2020.

d- Une gestion du personnel à la carte
Les fonctionnaires étant payés directement par l'Etat, Sciences Po, n'a à sa charge que les salaires du personnel de la FNSP, lesquels relèvent du droit privé. La Cour note que le salaire moyen annuel était de 41.896 euros. Au salaire s'ajoutent des rémunérations accessoires peu lisibles, à savoir les primes dont le montant s'élève en 2010 à 2,48 millions d'euros. La Cour a relevé trois types de primes : la prime de performance, la prime exceptionnelle et la prime mensuelle qui sont à la discrétion des directeurs. Enfin les contrats, soit des CDD soit des CDI, doivent suivre une grille de rémunération qui n'est, en réalité, pas respectée. Chacun négocie son contrat avec la direction. (11)
« Si Sciences Po Paris est devenu attractif pour les enseignants chercheurs, c'est, note la Cour, au prix de nombreuses libertés prises avec la règlementation ». En effet, pour augmenter la rémunération des professeurs versée par l'Etat, que le directeur ne trouve pas assez attractive, il a recours à des contrats privés complémentaires passés par la FNSP, ou à des versements de primes et surtout à des décharges d'enseignement. Le service annuel d'un professeur des universités est de 128 heures de cours ou de 192 heures de TD (travaux dirigés) ou TP (travaux pratiques). Le directeur décide d'appliquer un coefficient de pondération, ce qui est illégal, d'autant plus que Sciences Po déclare au ministère de l'Enseignement supérieur, un état normal des services faits. La Cour a remarqué en plus « qu'aucune retenue sur salaire n'a été pratiquée à l'encontre de certains enseignants n'effectuant pas la totalité de leur service obligatoire, y compris après application des décharges et des coefficients ». On comprend mieux pourquoi les universitaires sont restés discrets sur la gestion de leur directeur !
A cela s'ajoute la mise à disposition de 12 logements loués par la FNSP pour des enseignants étrangers ou français et à des cadres, sans consultation du conseil d'administration, et à des conditions financières particulièrement intéressantes. (12)

e- Les salaires et les primes des dirigeants
Ce sont les rémunérations des cadres dirigeants et du directeur qui ont le plus attiré l'attention de la Cour. En 2010, les onze cadres dirigeants perçoivent 200.000 euros de salaire. La rémunération de l'administrateur directeur, Richard Descoings est particulièrement complexe. Richard Descoings a touché un total de 505.806 euros au titre de l'année 2011 (13) soit 42.000 euros par mois, ce qui fait dire à la Cour que « ce niveau de rémunération est hors de proportion avec celui que perçoivent en France les dirigeants d'établissements publics d'enseignement supérieurs ». En effet, les rémunérations des présidents d'universités se situent entre 6.000 et 9.000 euros par mois. Quand on objecte à Richard Descoings la faiblesse des rémunérations des présidents d'universités, il rétorque que « c'est une honte pour la République. J'ai une immense admiration pour eux et je plaide pour qu'ils soient mieux payés ». (14) Les salaires des directeurs d'écoles d'ingénieurs s'échelonnent entre 70.000 à 200.000 euros ce qui est encore bien loin de celui de Sciences Po Paris. (15)
Il y a aussi les primes qui représentent 295.000 euros pour l'année 2011 et sont accordées sans transparence. La Cour n'en remet pas en cause le principe mais elle relève qu'il n'existe aucune « une évaluation claire et écrite des salariés concernés » et qu'elles auraient du faire l'objet d'un vote par le conseil d'administration ainsi que d'un rapport annuel du commissaire aux comptes.

f- L'exemple de la gestion de la mission « Lycée pour tous »
La Cour a dénoncé aussi la gestion de la mission « Lycée pour tous » confiée par le président de la République à son directeur. (16) La FNSP a reçu en 2009 une somme de 200.000 euros versés par l'Etat pour financer les travaux de la dite commission. Mais la Cour relève que le total des dépenses engagées par le directeur s'élève à 636.252 euros. La différence, soit plus de 400.000 euros, a été prise en charge par la FNSP. Or « les ressources de la Fondation sont normalement destinées à l'enseignement, à la recherche et la documentation » de l'institution.

g- Les frais de déplacement et de mission
La Cour relève aussi une utilisation excessive des cartes bancaires mises à disposition du personnel. Elle a comptabilisé pas moins de 58 cartes pour l'année 2010. Le montant des sommes dépensées s'élève pour la même année à 498.000 euros, soit une moyenne de 8.500 euros par titulaire ! La Cour précise que « certaines dépenses n'étaient pas conformes aux missions du titulaire de la carte », qu'il n'existait pas de réel contrôle des dépenses et qu'il manquait des justificatifs pour les retraits en espèces aux distributeurs automatiques. (17)

2.2- Les préconisations de la Cour des Comptes

Dans sa conclusion, la Cour fait 19 recommandations. Elles concernent tout d'abord la gestion des services des enseignants. La Cour préconise la suppression des cumuls de décharges et d'heures complémentaires pour les enseignants sous statut public ainsi que le système irrégulier de coefficients de pondération des cours. Les recommandations pour la gestion concernent notamment les attributions de logements qui devront être attribués uniquement pour les enseignants étrangers et non pour les cadres administratifs et les enseignants français. Désormais, ils devront passer devant le conseil d'administration. Sciences Po Paris devra se conformer à l'ordonnance du 6 juin 2005 sur la passation des marchés publics, consolider ses résultats financiers et mettre en place une politique rigoureuse de maîtrise des dépenses. La gestion du personnel devra être plus rigoureuse avec la constitution d'une nouvelle grille de salaires validée par le conseil d'administration, une clarification dans l'attribution des primes mensuelles et exceptionnelles et un vote obligatoire par le conseil d'administration les primes attribuées aux cadres dirigeants. Enfin la Cour demande des réformes concernant la gouvernance de l'institution en modifiant notamment la composition du conseil d'administration. Elle exige d'introduire un représentant du ministère des finances et un représentant du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche. Enfin, la Cour demande de limiter le nombre de mandats pour le directeur mais aussi pour les présidents des conseils d'administration (IEP et FNSP). Michel Pébereau a été président du conseil de direction de l'IEP pendant 24 ans !

2.3- Un profond malaise à Sciences Po Paris

Cette réforme a été menée en imposant au personnel des méthodes de management à l'américaine qui ont généré des conditions de travail de plus en plus difficiles à supporter par le personnel. C'est pour cette raison qu'un audit a été demandé à un cabinet conseil.
Le Cabinet Technologia a rendu un rapport « Diagnostic sur la qualité de vie au travail » en juin 2011 dont les conclusions étaient sévères pour la gestion de son directeur. (18) Une discussion animée avait d'ailleurs eu lieu entre le directeur et le personnel. La conclusion du rapport dénonce la surcharge et la dégradation des conditions de travail, le stress, le manque de respect, et surtout l'instabilité permanente, modèle de gestion appliquée dans certaines grandes entreprises. Des salariés évoquent la peur de parler, de contredire le directeur. Le rapport dénonce « une navigation à vue, au coup par coup ». Le personnel demande qu'il y ait un pilote dans l'avion.
Sciences Po suit les règles de fonctionnement d'une entreprise privée car une majorité du personnel, notamment administratif, relève du droit privé. L'assemblée générale du personnel le 14 novembre 2012 est révélatrice de l'ambiance délétère qui règne dans l'institution. Les langues se délient. Les salariés sont terrorisés. Les licenciements, dans leur grande majorité, ont été abusifs; la technique de « placardisation » est aussi très efficace et dissuasive pour les enseignants récalcitrants. Ainsi le directeur a retiré au professeur Philippe Braud ses cours un an avant sa retraite ou supprimé en décembre 2010 le département d'études du monde arabe dirigé par Gilles Kepel et ce quelques mois avant les évènements de Tunisie, laissant les doctorants dans l'embarras. (19) « Richard Descoings pouvait tout vous retirer d'un coup » explique Claire Andrieu.(20)
Pour remédier à cette gestion « tyrannique » fondée sur le stress, le directeur applique la méthode d'évitement classique qui consiste à mettre en place un groupe de travail chargé de la qualité de vie au travail qui ne change rien aux méthodes de gestion.
Les révélations du site Médiapart en décembre 2011 concernant les primes attribuées aux membres de la direction et les silences du directeur ont contribué à augmenter le malaise au sein de l'institution. De nouveau, le directeur a promis « une réflexion sur les salaires, sur la question de la qualité de vie au travail sur la transparence et l'équité ». Le conseil d'administration de la FNSP met en place une commission spécifique à la rémunération des dirigeants de l'école. La polémique s'intensifie à l'intérieur de l'institution et ce d'autant plus que le mandat du directeur arrive à échéance en 2012.

2.4- Un fonctionnement « clanique » ?

Élu en 1996, Richard Descoings verrouille l'institution en s'entourant d'une équipe d'une dizaine de cadres dont cinq directeurs adjoints. Il nomme en 2002 à la direction de la stratégie et du développement, Nadia Marik qu'il épouse deux ans plus tard en 2004. Elle est chargée de lever des fonds et de développer le mécénat. Certains membres du personnel dénoncent un « népotisme » qui règne dans la haute direction.(21) Il allait se présenter pour un cinquième mandat en 2012 pour assurer, disait-il, sa succession. Cela aurait fait 20 ans à la tête de la même institution.
La complexité de l'institution lui a facilité la tâche et donné des moyens pour la contrôler en dehors de tout fonctionnement démocratique. En effet les divers comités, conseils d'administration et autres organismes avalisaient ses décisions et toute personne, qu'elle soit administrative ou universitaire, qui se mettait en travers de son chemin, était licenciée ou placardisée. La puissance de son réseau lui permettait de favoriser l'éviction et le reclassement d'un « trublion ». Nous nous trouvons dans une gestion « monarchique », défendue et soutenue par des réseaux, justifiée par des objectifs de « modernisation » de l'institution (Camille Stromboni, « Sciences po Paris : les personnels entre la peur et l'auto-censure » site Educpros.fr du 19 novembre 2012 et aussi Nathalie Brafman, « Conduite à marche forcée, la réforme de Sciences Po a déstabilise ses employés », in le Monde du 12 janvier 2012, p 15.).
Certains se posent la question : « Richard Descoings n'assure-t-il pas le mandat de trop ? ».(22) Directeur tout puissant, où « tout est verrouillé », il a instauré un système de cour avec ses clans, ses réseaux. Ses rapports avec les professeurs sont difficiles. « Il a un profond mépris pour les universitaires qui ne le considèrent pas comme un membre de la famille ». Si certains ont quitté l'institution, tout enseignant nous explique Virginie Guiraudon « peut avoir peur en se disant qu'il ne sera plus responsable d'un master, qu'il aura moins de financements internes pour ses recherches ou son laboratoire, ou n'aura plus les cours qu'il souhaite ».(23) Traités avec légèreté, la majorité des enseignants ne disent rien car « ils ne font pas leur service légal et qu'ils sont mieux traités qu'à l'université » (Camille Stromboni, « Sciences po Paris : les personnels entre la peur et l'auto-censure » site Educpros.fr du 19 novembre 2012 et aussi Nathalie Brafman, « Conduite à marche forcée, la réforme de Sciences Po a déstabilise ses employés », in le Monde du 12 janvier 2012, p 15.). Cela explique qu'ils ne fassent pas preuve de solidarité lorsque l'un d'entre eux est victime de la brusque vindicte du directeur. Le professeur de Science politique Bernard Lacroix se demande comment ce dirigisme qui écarte universitaires et chercheurs, peut donner « l'exemple de bonnes pratiques de recherche ? ». Il constate que « Sciences Po n'a jamais eu à sa tête le savant connu et reconnu de grande notoriété internationale que l'école aurait pu attendre » et qu'il faudrait doter le FNSP et l'IEP d'une direction académique.(24) Mais la recherche ne semble pas la préoccupation majeure du réseau qui dirige l'institution.

L'exemple d'une solution à la dérive d'une institution similaire
La LSE (London School of Economics and Political Science), institution qui ressemble à Sciences Po Paris, a connu elle aussi une grave crise qui « a conduit à une dégradation de la qualité des enseignements, des procédures de contrôle et des conditions d'obtention de certains diplômes ».(25) Il s'en suivit un audit d'experts indépendants et une discussion collective de ce rapport. Or la LSE s'en est sortie en nommant comme directeur un universitaire doté d'une expérience de gestion. « Les effets se font déjà sentir sur le recrutement de professeurs et d'étudiants ». Le futur directeur de Sciences Po Paris « devra tirer les leçons de la stratégie adoptée par la LSE pour sortir d'une crise qui fut aussi grave ; il devra réformer les instances de gouvernement de l'IEP ; enfin il devra remettre un véritable projet scientifique et pédagogique au cœur de Sciences Po ». Il n'en sera rien, car la succession va être sérieusement contrôlée et donner lieu à un véritable « tour de bonneteau ».

2.5- Une succession bien « contrôlée »

Il faut attendre le 1 mars 2013 pour que le successeur de Richard Descoings soit désigné. Le conseil d'administration de la FNSP se réunit à la Maison de la Chimie, sous la protection de la police et élit Frédéric Mion, énarque et conseiller d'état, « à l'issue d'une procédure qu'un candidat malheureux a qualifiée de 'dîner de cons ' ».(26) Cette succession donne lieu à une manœuvre, un modèle du genre, qui a permis au réseau en place d'en conserver la direction.
Le directeur est élu par les deux comités (IEP et FNSP). La représentativité de ces deux comités a été contestée par l'intersyndicale des salariés, qui dénonce « l'absence de transparence et de pratique démocratique » puisque le président Pébereau (comité IEP) a décidé lors du dernier conseil de direction qui en était membre!
Le dépôt des candidatures pour la direction de Sciences Po Paris avait été fixé au 15 juin 2012. Fin juin, sur un total de 24 candidatures déposées, seulement quatre noms sont publiés dans la presse(27). A la fin de l'été, l'État demande d'attendre la publication du rapport définitif de la Cour des Comptes sur la gestion de l'institution pour entamer le processus de l'élection du futur directeur. Malgré l'avertissement, le conseil d'administration se réunit le 29 octobre, et le lendemain le conseil de direction élit Hervé Crès sans attendre la parution du rapport de la Cour des Comptes. Hervé Crès incarne l'ancienne gestion de Richard Descoings. Par ailleurs, il a été destinataire du rapport provisoire de la Cour des comptes, « ce qui lui donne évidemment un avantage par rapport aux autres candidats ».(28) Hervé Crès, ancien adjoint de Bernard Ramanantsoa, directeur de HEC, devient l'adjoint de R.Descoings à partir de 2008. Il fait preuve d'une vision assez proche du mode de fonctionnement des universités américaines.
Une assemblée générale du personnel particulièrement houleuse se tient le 14 novembre 2012. Elle réclame l'organisation d'une nouvelle procédure de recrutement et d'élection. « On ne peut pas enseigner l'éthique de la responsabilité sans l'appliquer d'abord à soi-même. On ne peut pas vanter les mérites de la démocratie, de la transparence et du dialogue sans les mettre en œuvre au sein de sa propre institution » et exige la démission de Jean-Claude Casanova et de Michel Pébereau.(29)
La Cour des Comptes décide, le 22 novembre 2012, de déférer des « irrégularités » devant la Cour de discipline budgétaire et financière(30) ce qui permet à la ministre de l'enseignement supérieur, Geneviève Fioraso de refuser l'élection de Hervé Crès et de désigner le 28 novembre Jean Gaeremynck, conseiller d'Etat, ancien de la promotion Voltaire de l'ENA, comme administrateur provisoire.(31) Bruno Latour voit dans la récusation d'Hervé Crès, un sabotage de l'œuvre de Richard Descoings : « « La chance du corsaire Descoings, c'était de confier le trésor accumulé au mathématicien Crès : c'était avoir tous les avantages de l'innovation, sans le stigmate du drapeau noir sur le mât ! ».(32)
En décembre 2012 une nouvelle procédure de recrutement est adoptée. Un comité de sélection unique (FNSP-IEP) est institué. Les candidats doivent déposer leurs candidatures avant le 31 mars 2013 auprès de Jean-Claude Casanova, président du conseil d'administration de la FNSP. Ce sont 32 candidats qui postulent à la direction de Sciences Po Paris dont toujours Hervé Crès et Louis Vogel, ancien président de l'université Paris 2. Le 15 février, le comité de recherche retient six candidats(33) et le 23 février, le comité auditionne les six finalistes pour en retenir trois : Frédéric Mion, Louis Vogel et Andrew Wachtel. Le candidat de l'Elysée, Jean Pisani-Ferry est écarté. Le 25 février, Louis Vogel retire sa candidature, car il ne veut pas cautionner une orientation contraire à ses convictions. Le 28 février le conseil d'administration puis le conseil de direction auditionnent Frédéric Mion, Andrew Wachtel et Jean-Michel Blanquer et élisent Frédéric Mion, 43 ans, normalien, énarque, ancien du Conseil d'état, secrétaire général de Canal +, proche de l'ancien directeur Descoings. C'est un membre du sérail.(34) Fin du feuilleton.

Deux hommes vont jouer un rôle clé dans la désignation du futur directeur de Sciences Po Paris. Il s'agit de Jean-Claude Casanova, président depuis janvier 2007 du conseil d'administration de la Fondation, et de Michel Pébereau président du conseil de direction de l'IEP depuis 1988 (soit 24 ans) qui n'a pas demandé le renouvellement de son mandat suite à la publication du rapport de la Cour des Comptes.(35) A cela il faut ajouter le rôle discret de Nadia Marik, la veuve du directeur et numéro 2 de Sciences Po. Ils ont dans un premier temps poussé Hervé Crès mais face à la résistance de la ministre de la Recherche, Madame Geneviève Fioraso, ils ont organisé un second processus de désignation où leur candidat Frédéric Mion l'emporte.(36) La collusion des deux hommes a permis à un grand corps de l'Etat, en l'occurrence le Conseil d'Etat, de conserver la direction de Sciences Po Paris. Il ne fallait surtout pas que Sciences Po tombe dans les mains d'un universitaire. C'est pour cette raison que malgré les révélations sur les dérives de gestion, les instances de direction n'ont jamais envisagé de démissionner, bien au contraire, elles sont restées pour contrôler la succession.(37)
Frédric Mion, le nouveau directeur, affirme, dans un entretien accordé au quotidien Le Monde le 15 novembre 2013, que « Sciences Po a mis en oeuvre l'intégralité des recommandations de la Cour, qu'il s'agisse du service des enseignants-chercheurs ou de la rémunération du directeur, par exemple ».(38) La Cour des Comptes devrait cependant rester vigilante, et notamment vérifier si les recommandations qu'elle a préconisées dans son rapport sont effectivement appliquées.

3- La réalité du modèle « Descoings »

Qu'en est-il exactement de la réforme de Sciences Po imposée par Richard Descoings ? Pour certains comme Jean-Robert Pitte, ancien président de l'université de Paris IV et inventeur de l'université The Sorbonne à Abu Dhabi, c'est un modèle que les universités doivent suivre et appliquer si elles veulent se moderniser et survivre dans le cadre de la compétition internationale. Pour lui, aucun doute « Sciences Po ne doit pas être jalousé, mais imité ! ».(39) Le Président du conseil de direction de l'IEP, Michel Pébereau, prend la défense de la réforme de Richard Descoings. « Le projet pédagogique porté ces dernières années par Richard Descoings est une formidable réussite » écrit-il. L'IEP est à l'avant-garde dans le domaine universitaire et « a les atouts nécessaires pour faire face à la compétition entre universités, désormais ouverte au niveau mondial ».(40)
Il est indéniable que Richard Descoings s'inscrit dans une mouvance intellectuelle qui puise son inspiration dans le modèle des universités anglo-saxonnes. Les critères sont l'ouverture de l'institution à l'international aussi bien pour les étudiants que pour les professeurs.
Une partie de l'élite politico-médiatique défend la réforme de Richard Descoings en intervenant dans les médias.(41) Mais qu'en est–il de la qualité des cursus et des enseignements mis en place ?

3.1- Un nivellement par le bas ?

Le recrutement de jeunes de banlieues a servi de prétexte pour modifier les règles de recrutement des étudiants. Comme les jeunes défavorisés n'étaient pas au niveau exigé, la solution a consisté, au lieu de les mettre à niveau, à supprimer l'épreuve de culture générale, basée sur des connaissances et à la remplacer par des oraux entièrement subjectifs.
Cela a commencé avec l'admission de bacheliers provenant des ZEP (Zone d'éducation prioritaire) à partir de 2001 sur dossier et entretien. Le directeur entend appliquer le principe de la discrimination positive. Pour la rentée 2013, il a supprimé l'épreuve de culture générale ainsi que l'admission directe avec mention très bien au baccalauréat.(42) Il met en place une épreuve sur dossier suivie d'un entretien afin de mieux évaluer « la personnalité » du candidat, épreuve qui repose sur des critères entièrement subjectifs. Natacha Polony s'étonne que « sélectionner les étudiants en fonction de leur 'personnalité' plus que de leurs connaissances, pour faire émerger les nouvelles élites (essentiellement venues des banlieues et pas des petites communes rurales), relève d'une étonnante conception des talents et de leur mode d'expression ».(43) Il serait intéressant de savoir combien de ces étudiants ont été reçus au concours de l'ENA.
Nicolas Jounin dénonce l'imposture de cette mesure médiatique de recrutement dans les ZEP qui sert à camoufler l'exclusion des classes populaires de Sciences Po Paris. En 2010-2011, un étudiant sur 12 est un enfant d'employés et d'ouvriers contre un sur cinq à l'université. Le nombre des enfants de "cadres et professions intellectuelles supérieures" en premier cycle (collège) est en hausse. Ils représentaient 57,6% des étudiants en 2007 pour passer à 63,5% en 2011, soit une hausse de près de 6% en 4 ans. (44)

La culture est considérée comme un mode de discrimination « négative » à l'égard des classes populaires, C'est pour cela que la culture générale est supprimée. Chantal Delsol et Jean-François Mattéi dénoncent l'existence « d'un programme, c'est-à-dire d'une ensemble d'instructions officielles pour élaguer complètement le champ du savoir », et pensent que « l'appel à l'égalité, la hantise des discriminations ne sont de toute façon que des rodomontades de bobos ».(45) Charles de Gaulle avait montré dans son ouvrage « Vers l'armée de métier » publié en 1934 toute l'importance de la culture générale qui doit être « la véritable école du Commandement ».(46) L'Historien Marc Bloch le rejoint sur ce point en insistant sur l'importance de la culture générale. Il estime que « Notre effondrement a été avant tout chez nos dirigeants et dans toute une partie de notre peuple une défaite à la fois de l'intelligence et du caractère » (47). On pourrait citer à cet égard les écrits de Charles Péguy qui avait le souci de promouvoir par l'école les enfants des classes défavorisées mais ne tolérait pas que cela se fit par une baisse des exigences au plan de la culture.
Lors de la présentation des orientations stratégiques à l'horizon 2022 de l'institution, le 6 mai 2014, Frédéric Mion propose de s'aligner sur les universités en scindant le premier cycle (la licence) du second cycle (le master) pour rivaliser « avec les plus grands collèges mondiaux »(48). En effet « le premier cycle constitue un tout, homogène et solide » qui permet de poursuivre ses études à Sciences po ou à l'international. Sciences Po s'aligne ainsi sur le modèle des universités (Licence 3ans /Master 5ans/Doctorat 8 ans) sans en être une. Cette nouvelle organisation va casser le modèle traditionnel d'autant plus qu'il affirme dans le même temps vouloir diversifier le recrutement des masters en l'ouvrant à des étudiants venant de l'université, des IUT et de l'étranger. Suivre le premier cycle ne garantie pas de pouvoir s'inscrire en master.

3.2- Le modèle Sciences Po : école de commerce ou université professionnelle ?

Le diplôme et la formation classique de Sciences Po Paris vole en éclat. Le projet vanté du modèle Sciences Po qui « prenait une place inédite dans le champ des recherches et de la production de savoir »,(49) a consisté en réalité à rénover la formation traditionnelle en professionnalisant les diplômes au détriment de la recherche théorique. On s'aperçoit que l'offre en diplômes professionnels représente 24 Masters professionnels en 2011. En 2009, les masters de recherche et doctorats ont fusionné en un parcours dit intégré sur cinq ans avec sélection à l'entrée. En contrepartie les étudiants devaient avoir des exonérations de frais de scolarité, des bourses d'études et de recherche, ce qu'ils contestent.(50) Selon eux, la formation à la recherche se détériore. Une grande majorité des masters recherche a été démantelée ou fusionnée avec des masters professionnels comme celui de politique comparée. Les étudiants en master recherche ne figurent pas dans les statistiques communiquées par Sciences Po à cause des mauvais résultats de leurs débouchés professionnels. Or il s'avère que le statut de master de recherche disparaît et devient un diplôme « d'établissement » propre à Sciences Po Paris. La logique du système qui consiste à présenter des masters professionnels prestigieux pousse à l'élimination des masters théoriques qui deviennent moins attractifs pour les étudiants. Mais ce processus se fait au détriment de la formation à la recherche à travers les mémoires de master et assèche ensuite les écoles doctorales.

Les étudiants en doctorat écrivent d'ailleurs une lettre ouverte qui sera publiée dans le quotidien Le Monde du 7 mars 2012, dans laquelle ils demandent « de sortir des basses polémiques pour montrer les enjeux de coulisses ». Ils estiment que « dans la zone hors-champ du regard médiatique, nous assistons en silence à la détérioration de la recherche, et de la formation à celle-ci. Un débat d'autant plus important qu'il est occulté, même en temps de campagne électorale ».(51)
Frédéric Mion assure vouloir « développer une université de recherche sélective de rang international » et pour cela il entend renforcer la recherche. Il prévoit d'augmenter le nombre de professeurs permanents et les équipes scientifiques. Mais qu'elle est sa conception de la recherche ? Il semblerait qu'il la conçoit comme une recherche appliquée. Il espère, en effet, pouvoir passer « des projets de recherche sur appel d'offres » ce qui lui permettrait de diversifier les ressources financières de l'institution.(52)

Le modèle de Richard Descoings a-t-il consisté à transformer Sciences Po Paris en une école de commerce ? Anne-Marie Labaune pose la question, car elle a constaté que dans la dernière enquête d'insertion des diplômés, « la moitié des diplômes 2011 ont choisi les métiers de l'entreprise : le conseil (21%), le marketing et la communication (12%), la finance et la comptabilité (10%), la direction d'entreprise (4%) et les ressources humaines (3%) ».(53) Le secteur de la presse et des médias est en baisse puisqu'il est choisi par seulement 5% des diplômés au lieu de 10% les années précédentes.
Le modèle n'est pas exactement celui d'une école de commerce anglo-saxonne, mais se rapproche plus d'une université américaine professionnelle avec la présence d'une école de droit, d'une école de management, d'une école d'affaires internationales et d'une école de journalisme. Frédéric Mion, explique bien dans son entretien au quotidien Le Monde que « nous voulons aller au bout de la structuration du deuxième cycle (Masters) en grandes écoles professionnelles ». Deux nouvelles écoles sont à l'étude : affaire urbaines et métiers de l'entreprise.
L'historien Marc Bloch a dénoncé dans ses écrits clandestins le danger de cette « professionnalisation » précoce dispensée aux étudiants : « D'autre part, à nos groupes dirigeants , trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d'action ne sera jamais qu'un contremaître ». (54) Selon Marc Bloch, il faut former des esprits et non à des professions. L'objectif des responsables actuels est de former non pas une élite française mais des « contremaîtres internationaux », dociles, capables d'œuvrer dans le marché mondial sans réfléchir aux finalités de leur travail.
Richard Descoings avait en tête un autre projet, celui de créer une école concurrente à l'ENA (École nationale d'administration). Après la « rénovation » de Sciences Po Paris, son projet était de créer une école de management public « qui serait la future concurrente de l'ENA, sur le modèle américain de la Harvard Kennedy School of Government ».(55) Il « confie en septembre 2011 une mission de réflexion sur une future école des affaires publiques à quatre experts, les énarques David Azema, Emmanuelle Wargon, le politologue Emiliano Grossman et l'économiste Wasner ». Il s'agissait selon l'un des experts de regrouper les masters existants sur le sujet et de l'européaniser. Le groupe doit remettre son rapport au nouveau directeur. Toujours est-il que l'ENA, qui forme l'élite administrative française, est une nouvelle fois remise en cause par l'institution qui lui fournit ses meilleurs étudiants.
Son successeur Frédéric Mion a confirmé le 6 mai 2014 lors de la présentation des orientations stratégiques de l'école à l'horizon de 2022, une professionnalisation accrue des masters avec sept écoles (journalisme, communication, droit, affaires internationales, Ecole doctorale et trois nouvelles : affaires publiques, affaires urbaines et gouvernance des entreprises)(56). Il va concrétiser le projet de son prédécesseur à la rentrée 2014, en créant une Ecole d'affaires publiques. « Notre objectif, explique-t-il, est d'attirer des jeunes d'horizons divers, notamment internationaux. Les affaires publiques sont encore un bastion des étudiants français ».(57) Cette conception est révélatrice d'une conception nouvelle de l'administration publique qui s'internationalise et perd sa dimension « nationale ». Il s'agit donc de créer une élite gestionnaire « transnationale » qui fait fi non seulement des cultures nationales mais aussi des souverainetés nationales. L'ouverture à l'international n'est pas une garantie de qualité mais la certitude d'une adhésion à la culture de management anglo-saxonne.

3.3- La dérive de la formation des élites administratives françaises

Bruno Latour explique que Richard Descoings voulait « modifier enfin la formation des élites politiques et servir de laboratoire à la réforme de l'irréformable université française ».(58) Les élites politiques et les universitaires se seraient vengées, selon lui « en accablant sa mémoire et en paralysant sa maison » et de dresser un bilan particulièrement positif de l'action de l'ancien directeur comme la création des départements d'économie, de droit, et de l'international qui allaient constituer un vrai centre intellectuel échappant au pouvoir des « mandarins ».
Une grande majorité des candidats à l'ENA est recrutée chez les étudiants de Science Po Paris,(59) d'où l'importance de cette institution dans la formation des futures élites administratives... et politiques de la nation.
La crise que connaît l'institution n'est pas un modèle à suivre pour cette future élite. Comme l'écrit Hervé Fradet : « Rien n'est plus grave que la corruption d'une école censée former les futurs gouvernants.. ». Pour lui, il est important « de ramener Sciences Po dans le chemin du droit, pour qu'il retrouve le droit chemin, ce chemin de la connaissance dont aucun ne conduit plus haut que lui ».(60) Il est certain que le modèle de gestion de cette institution n'est pas un exemple pour les étudiants qui devront exercer des responsabilités professionnelles aussi bien dans le privé que dans le public.
La renommée de l'ENA (et celle de Sciences Po) reposait jusqu'à présent sur une sélection d'étudiants qui avaient reçu une formation secondaire d'excellence. La suppression de l'épreuve de culture générale et le recrutement à partir d'un entretien permet surtout d'évaluer le degré d'adhésion à la doctrine « relativiste » du candidat et donc de vérifier si le postulant est bien « politiquement correct », ce qui semble désormais plus important que son savoir et ses qualités de raisonnement.

La spécificité de la formation de Sciences Po Paris reposait sur une capacité de synthèse et de conceptualisation exceptionnelle. La réforme Descoings consiste à détruire cette spécificité de la formation Sciences Po qui en faisait l'excellence. Cette « déconstruction » de la formation initiale s'est traduite par une mise au second plan, déjà sous la direction d'Alain Lancelot de la célèbre conférence de méthode en science politique qui devient optionnelle. C'est l'apparition d'enseignements appelés "d'ouverture", obligatoires en 2 et 3 année. Dès son arrivée, le nouveau directeur va multiplier les offres de nouvelles matières, plus attrayantes pour les étudiants, mais que l'on peut considérer comme secondaires dans le domaine de la formation et ce au détriment des cours fondamentaux qui permettaient aux étudiants d'avoir une vision globale. Mais comme l'explique Nicolas Jounin, « le contenu de l'enseignement importe peu, on ne dit pas ce qu'on a fait à Sciences Po, mais plutôt : j'ai fait Sciences Po. L'établissement n'est pas l'outil d'un apprentissage, mais une fin en soi » et d'ajouter qu'en réalité « C'est un moment de socialisation et d'homogénéisation de la classe dirigeante ».(61)

En « médiocratisant » le niveau des études, on ne peut qu'être inquiet sur le niveau de la future élite administrative qui sortira de l'ENA. Un ancien élève de l'ENA apporte son témoignage sur le niveau de la formation assurée par cette école qui n'est pas à la hauteur de sa réputation et des enjeux actuels. Il montre « l'indigence de la formation » en donnant des exemples concrets. La seule préoccupation des élèves est le classement de sortie qui déterminera toute la carrière des élèves. « Toute la scolarité n'est qu'une immense course au classement ».(62) Ce n'est pas nouveau, déjà François Bloch-Laîné avait écrit en 1976 que l'ENA était une machine à classer les gens et que « c'est de moins en moins un lieu d'enseignement ».(63) C'est donc bien la formation initiale acquise à Sciences Po Paris qui assurait le niveau d'excellence. Si celle-ci disparaît, c'est l'ensemble du dispositif qui s'effondre. L'ancienne directrice de l'ENA de 2000 à 2002, Marie-Françoise Bechtel devenue députée de l'Aisne, confirme que « l'ENA fonctionne comme une école d'application de Sciences-Po. Car, ne nous trompons pas, c'est Sciences-Po, la grande école. C'est là que les étudiants sont formés, voire déformés. Or Sciences-Po est devenue 'l'école du marché', selon les termes mêmes de Richard Descoings ». (64)

La réforme de Sciences Po Paris a entrainé une double dérive dans le projet pédagogique de l'institution. La première est la dérive « managériale » inspirée des écoles de commerce anglo-saxonnes. La seconde est idéologique, c'est la dérive « relativiste »(65) imposée par son directeur. Enfin se pose la question de la crise de la science politique puisque des professeurs de science politique ont expliqué que Sciences Po Paris ne faisait pas de la science politique. (66)

L'objectif est de former une nouvelle élite acquise à l'idéologie relativiste. Les "genders studies" vont devenir obligatoires(67) pour tout futur manager international (ou « contremaître » selon Marc Bloch) comme pouvaient l'être les études marxistes pour les futurs cadres de l'Union soviétique. Ainsi à la rentrée de septembre 2011, un enseignement obligatoire dans le domaine des gender studies est mis en place pour les étudiants à partir de la deuxième année. Une chaire du programme PRESAGE (Programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre) est créée. Le directeur entend donner une place de choix aux « gender studies ». Le 20 mars 2014, Sciences Po Paris lance le projet « Egera » (Effective Gender Equality in Research and the Acadamia), coordonné avec le programme Presage pour une durée de quatre ans qui regroupe six universités en Europe. Le projet est financé à 70% par l'Union européenne (2,2 millions d'euros). L'objectif « est de promouvoir un axe sexué et genré dans les recherches et les enseignements »(68). Une des priorités de la Commission européenne depuis 1997 est de promouvoir l'égalité des genres et de lutter contre les représentations sociales et les discriminations. Le président de la Commission européenne a d'ailleurs une conseillère en charge des questions de genre. La politique de la Commission européenne consiste à imposer ce que l'on pourrait appeler « des normes idéologiques » aux universités des pays récalcitrants à cette approche comme la France. Cette « nouvelle approche » que l'on impose aux universités, notamment par des incitations financières, doit « irriguer l'ensemble des disciplines »(69). Les « Gender studies » ne sont pas une discipline mais relèvent d'une nouvelle approche idéologique qui s'est imposée progressivement et insidieusement en Europe. Jean-François Mattéi, professeur de philosophie, membre de l'Institut de France dénonce dans un article(70) le danger de ces nouvelles études: « Les genders studies au même titre que les queer studies ou les multicultural studies, ont le souci de miner, par un travail de sape inlassable, les formes d'universel dégagées par la pensée européenne ». En Amérique du Nord, ce type de formation fait partie des sciences politiques de bas niveau. Les départements « Études politiques » sont les moins valorisés des facultés de sciences sociales, sauf si la philosophie politique vient en premier lieu dans le programme des études.

Un exemple de la déformation idéologique et de la baisse des connaissances des nouvelles générations de diplômés de Sciences Po Paris nous est donné par Philippe Nemo. Il explique que lors d'un oral pour l'entrée dans une école de commerce, un étudiant diplômé de Sciences Po Paris interrogé sur le gouvernement de Vichy « n'avait en tête qu'un slogan idéologique, pour ne pas dire parareligieux. Il ne disposait pas la moindre base rationnelle, du moindre matériau historique objectif lui permettant de porter en connaissance de cause les jugements péremptoires qu'il a assénés » mais plus grave un autre étudiant issu de la section « affaires publiques » était incapable de dire quelque chose de sérieux sur la Constitution, le Conseil constitutionnel, le Conseil d'État, la Cour des Comptes. Il en était de même sur les modes d'élections des députés, des sénateurs, des conseillers régionaux.(71) Désormais l'idéologie prime sur les connaissances et les capacités de raisonnement.

3.4- Quelle science politique enseigner à Sciences Po ?

A l'origine la science politique dépendait de la discipline juridique. Depuis elle s'est émancipée et a constitué une discipline autonome. L'Université propose des filières en science politique, qui assurent non seulement un cursus complet dans la discipline mais aussi des activités de recherche et de troisième cycle (doctorat). S'il existait à l'origine une rivalité entre Sciences Po Paris qui détenait un monopole dans cette discipline, le développement des filières en science politique à l'université a exacerbé cette rivalité en une forte opposition, renforcée par la position dominante de l'école de la sociologie politique qui dénie à Sciences Po Paris de faire de la science politique. Daniel Gaxie, professeur de science politique relève que « rares sont les spécialistes de science politique qui enseignent à l'IEP.... (et) Les politistes sont minoritaires parmi les rares universitaires invités à enseigner ». La majorité des enseignants (les fameux Maîtres de conférences) « sont des praticiens des affaires, de l'administration et des médias, des sondages ou de la communication ». Il constate l'absence de formation en sciences sociales des élites ainsi que l'absence d'une véritable recherche théorique : « Les milieux dirigeants français sont, pour l'essentiel, formés dans des écoles trop coupées de la recherche, notamment en sciences sociales ».(72) Cette absence de formation à la recherche théorique de l'élite politique qui provient des grandes écoles explique qu'elle n'en comprend pas l'utilité. Elle ne connaît que la recherche appliquée qu'elle confond d'ailleurs avec les travaux des Fondations (think tanks) et les études des agences de communication dont la fonction est de leur fournir quelques « concepts nouveaux » pour la prochaine campagne électorale. Il n'est pas étonnant que les élites aient trouvé intéressante l'idée consistant à contrôler la « productivité » des chercheurs, ce qui a conduit à une bureaucratisation de la recherche.(73) Cette conception est la source de dérives dans l'utilisation des financements publics. En effet, certains contrats de recherche peuvent servir à financer des individus ou des réseaux à travers des sociétés d'études privées.
Mais cette approche sociologique est elle-même contestée. Ainsi Jean Baudoin dénonce l'emprise des « bourdieusiens » sur la science politique dans son ouvrage sur Pierre Bourdieu.(74) En effet, selon Jean Baudoin, la « secte » bourdieusienne a pris le contrôle de la science politique en France. « Un groupe en est venu en l'espace de trois décades à établir son ascendant sur une discipline qui jusqu'alors, et sans éprouver le besoin de le clamer haut et fort, pratiquait le pluralisme et l'ouverture intellectuelle ». On se trouve actuellement face à « une entreprise méthodique de conquête des postes et d'imposition des problématiques légitimes (...) qui a nécessairement pour contrepartie l'élimination intellectuelle et administrative de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette étrange manière de décliner... l'Universel ».(75) La conception de « l'avant garde révolutionnaire » ne pouvant plus se pratiquer en politique, ils l'ont transposée dans le monde universitaire et appliqué les techniques de prise de pouvoir dans une « corporation savante ». La conséquence après plusieurs décennies est la stérilisation de la science politique française avec l'élimination de la philosophie politique ou des relations internationales qui sont considérées comme du journalisme.(76)

Cette crise de la Science politique, s'inscrit dans une crise plus générale, celle des sciences sociales. Selon Michel Wieviorka, « la France, qui a été un grand pays en matière de SHS (Sciences humaines et sociales) jusque dans les années 1980 » a été distancée par le Royaume-Uni. Pour lui, « un bilan lucide et sans concession de la recherche française et de ses conditions d'exercice reste à faire ».(77) Il constate que « la France a loupé le tournant intellectuel mondial des SHS des années 1990. Elle découvre péniblement aujourd'hui, des catégories qui sont discutées dans d'autres sociétés depuis vingt ans, et pas seulement aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, car la recherche devient elle aussi multipolaire »(78).
Jacques Rollet dans son analyse sur la situation de la science politique en France en conclut « que le relativisme est à la base de la plupart des problèmes relatifs au statut des sciences sociales en France » et si l'on veut renouveler la science politique, « il faut en finir avec le relativisme et le positivisme, et nous devons renouer avec l'anthropologie ». Il est vrai que la théorie politique, la philosophie politique, l'anthropologie ainsi que les relations internationales ont été quasiment éliminées du paysage universitaire français. (79)

Enfin il faut se demander si l'offre de formation des Institut d'études politiques n'est pas surdimensionnée pour la France ! Il existe en effet dix IEP : Celui de Paris (en Juin 2012 il y avait 5.400 candidats pour 965 places), 8 en Province et un nouveau qui ouvrira en septembre 2014 à Saint-Germain en Laye. Au total, ce sont 13.000 candidats qui se sont présentés pour un total de 1.200 places. Cet engouement des étudiants pour les IEP s'explique par un encadrement plus important qu'à l'université. Les IEP se rapprochent en cela des grandes écoles. De plus la pluridisciplinarité est plus importante jusqu'à présent dans les IEP que dans les universités. Troisième argument : le nombre de parcours alternés avec des écoles partenaires à l'étranger grâce à des partenariats rend les IEP plus attrayants que les universités dont les moyens sont plus limitées dans ce domaine.(80) Enfin, il y a l'argument déterminant pour les étudiants, à savoir celui des débouchés professionnels immédiats assurés.
Une réflexion sur la place et sur le rôle des IEP en France s'impose impliquant une rationalisation des formations ainsi que sur le rôle de la recherche théorique qui tend de plus en plus à se réduire au sein de ces institutions.

La crise de la formation des élites françaises

Sciences Po Paris a connu des difficultés importantes qui s'inscrivent elles-mêmes dans une crise plus large, celle de l'Université française, ainsi que dans une autre plus spécifique, celle que connaissent actuellement les sciences sociales françaises et plus particulièrement la science politique, chacune ayant des répercussions sur l'autre.

La crise de Sciences Po Paris est un cas d'école intéressant. Nous avons un réseau constitué de fonctionnaires provenant de grands corps de l'Etat et non universitaires, qui prend le pouvoir d'une institution malade, lui donne une nouvelle orientation sans demander l'avis des acteurs puis la met en coupe réglée (les fameuses « dérives » de gestion) en dissimulant le tout par une politique de communication habile, basée sur la fausse apparence du progrès, de la modernité, et en imposant de nouvelles « normes » de gestion. Roland Gori démontre bien que nos systèmes d'évaluation basés sur des statistiques, des « indicateurs », favorisent l'imposture. L'argument avancé par les défenseurs du modèle Descoings repose sur une argumentation chiffrée : augmentation du nombre d'étudiants (notamment étrangers), de diplômes délivrés, de débouchés professionnels pour les étudiants et du salaire d'embauche, pour justifier la justesse de la réforme et de sa performance.(81) Roland Gori se pose la question de savoir si « La politique d'une société comme la nôtre ne favorise pas, davantage que d'autres, l'imposture ? Une civilisation des mœurs qui fait reposer le crédit d'un individu, d'un groupe, d'un Etat sur l'apparence, sur l'opinion n'incite-elle pas à l'imposture ? ».(82) Le modèle de Sciences Po Paris peut s'appliquer actuellement à la dérive de nombreuses autres institutions en France.

Il faut aussi resituer la crise de Sciences Po Paris dans les débats sur l'avenir du modèle universitaire français. La LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités), dite loi Pécresse, est adoptée le 10 août 2008. Cette loi modifie profondément le paysage universitaire français, mais ne répond ni ne résout la crise de l'université française.(83) A cela s'ajoute la crise des sciences sociales en France et plus particulièrement de la science politique, ce qui complique encore un peu plus la situation.

L'emboîtement de ces différentes crises, telles des poupées russes, montre toute la difficulté de répondre à la question posée par la mission principale de Sciences Po : « Quelle formation donner aux élites administratives ? »

La nouvelle orientation impulsée par Richard Descoings ne consiste plus à former les élites administratives mais à former des cadres internationaux. Sciences Po Paris est plus proche d'une université professionnelle capable de « fournir aux grands groupes mondialisés des cadres interchangeables, parlant un globish (global English) et dirigeant de manière indifférenciée des ouvriers français, turcs, chinois ou bengalis ».(84) Les masters professionnels forment des étudiants à des métiers spécifiques. Dans une dizaine d'années ces étudiants ayant reçu une formation trop spécifique et technique, seront dans l'incapacité de se reconvertir faute d'une formation générale suffisante. La véritable formation théorique et générale des futures élites se fera désormais dans quelques grandes universités anglo-saxonnes comme Oxford, Cambridge, Harvard ou Yale où ils étudieront les disciplines majeures, à savoir la philosophie politique, la théorie politique et économique, l'histoire, l'anthropologie qui permettent de penser le monde. En effet comme l'explique Roland Gori « La connaissance n'est plus un bien commun... elle devient un enjeu et un instrument de domination politique et économique ».(85)
Si la France poursuit dans la voie ouverte par Sciences Po, elle se spécialisera dans la formation d'une élite locale «compradore » au service de l'élite de l'hyperpuissance américaine.

Il est donc nécessaire de repenser la formation de l'élite administrative pour la France du XXIe siècle mais aussi celle de l'élite politique. Pour cela il faut différencier la formation des deux et casser la pratique de la Ve République qui a donné aux élites administratives le monopole de la vie politique. Il suffit de constater l'influence de la promotion « Voltaire » de l'ENA dans la vie politique actuelle. Cette situation n'existait pas sous la IV République. A l'époque, l'université assurait la formation théorique complétée sur le plan pratique par l'expérience des acteurs de la société civile. Citons comme exemples le mouvement de l'école des cadres d'Uriage pendant la seconde guerre mondiale,(86) les mouvements comme la JAC (Jeunesse agricole chrétienne) (87) qui a formé de nombreux futurs syndicalistes du CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) et de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) dont de nombreux membres sont devenus des politiques, des syndicalistes ou des journalistes(88). Il en est de même pour un syndicat étudiant comme l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) qui a formé de nombreux politiques, les mouvements d'éducation populaire issus de la guerre ainsi que les mouvements de jeunesse comme la fédération des clubs Léo Lagrange. Selon Pierre Muller, certains de ces acteurs ont contribué à l'élaboration de « référentiels »,(89) comme la JAC qui a créé le référentiel de la modernisation de l'agriculture.

Actuellement quelle force serait capable de penser la future formation des élites administratives et politiques ? Il ne faut pas compter sur celles qui sont au pouvoir car elles ne voudront jamais perdre de leur influence. C'est l'université qui doit apporter une solide formation théorique à la future élite politique, avec un enseignement en histoire, en philosophie politique, en théorie politique et économique. Léo Strauss explique que le vrai libéral est celui qui a une culture générale, véritable antidote à la massification.(90) Ensuite, il faut faire confiance aux acteurs de la société civile dans la mesure où ils contribuent à l'élaboration d'une éthique, pour assurer la formation pratique.
Les enjeux sont importants : c'est la capacité de la France à penser le monde et à être capable de s'adapter au changement. Si nous décidons d'abandonner la formation théorique de nos futures élites, nous serons dans l'incapacité de maîtriser notre destin. Il ne nous restera plus qu'une politique de communication pour cacher la réalité de la situation.

Patrice Buffotot

Mai 2014

Notes


 

(1) Ezra Suleiman, Les élites en France, grands corps et grandes écoles. Paris, Seuil, 1979. Voir sa plus récente étude sur les élites politico administratives : « Les élites de l'administration et de la politique dans la France de la Ve République : homogénéité, puissance, permanence » in Recherches « Le recrutement des élites en France » (sous la direction de Ezra Suleiman et Henri Mendras), Paris, La Découverte, 1997, pp 19-47.
(2) Marie-Amélie Lombard-Latune, « Sciences po : les coulisses de la succession Descoings », Le Figaro, du 27 juin 2012, p 2
(3) A noter que Jacques Chapsal, historien, a été directeur de Sciences Po Paris pendant 32 ans de 1947 à 1979, son successeur un conseiller d'Etat, Michel Gentrot, 7 ans (1980-1987). Alain Lancelot, politologue, 9 ans (de 1987 à 1996). Ce dernier n'a pas demandé le renouvellement de son mandat suite à une grève générale illimitée des étudiants en 1995, grève provoquée par un projet consistant à transformer les bourses par des emprunts à faibles taux d'intérêts !
(4) Il s'agit de Nancy (2000) aire franco-allemande, Dijon (2001) pour la zone d'Europe de l'Est, Poitiers (2001) pour l'aire Ibéro américaine, Menton (2005) pour le Moyen-Orient et Méditerranée, Le Havre (2008) pour l'aire Europe Asie et Reims (2010) Amérique du Nord. Pour l'année 2010-2011, les six antennes comptabilisent 3.837 étudiants.
(5) Les effectifs se répartissent en 3.800 étudiants dans le collège de Paris (Licence), 3.900 dans les Masters, 524 en doctorat et 3.800 dans les antennes collège (Licence). A noter que seuls les effectifs des étudiants en thèse sont en baisse puisqu'ils passent de 583 à 524 étudiants.
(6) Cour des Comptes. « Sciences Po : une forte ambition, une gestion défaillante », Rapport public thématique, novembre 2012, 206 pages. Dans la presse, voir de Maryline Baumard et Benoit Floc'h, « La Cour des comptes dénonce la gabegie de Sciences Po Paris » in Le Monde du 9 octobre 2012, p 13. Voir aussi de Benoît Floc'h : « Sciences Po : le rapport final de la Cour des comptes » in Le Monde du 31 octobre 2012.
(7) In Rapport, op cit, annexe N°4, page 127.
(8) In Rapport, op cit, p 56
(9) In Rapport, op cit, p 66.
(10) In Rapport, op cit, Pour le détail des emprunts voir pages 70 à 72. Il y a eu deux emprunts en décembre 2005 de 25 et 15 millions d'euros, un emprunt le 27 octobre 2005 de 15 millions d'euros pour refinancer l'emprunt précédent, un emprunt de 5,2 millions en octobre 2009 et deux emprunts de 8,8 millions en 2011.
(11) « La charge de travail et la rémunération sont négociées directement entre l'intéressé et les principales directions de Sciences Po en fonction de sa rémunération précédente et de sa notoriété, sans qu'une grande attention soit portée au respect de la grille », In Rapport, op cit, p. 89.
(12) In Rapport, op cit, p. 87-88.
(13) La rémunération totale de 505.806 euros (soit 42.000 par mois) se décompose de la façon suivante :
- Salaire annuel brut en tant que directeur de l'IEP : 263.354 euros
- Indemnité annuelle en tant qu'administrateur de la FNSP : 72.000 euros
- Prime de résultat annuelle (administrateur FNSP) : 150.000 euros
- Indemnités pour oraux d'examens à l'IEP: 366 euros
- Prime annuelle d'administrateur (versée par l'Etat) : 20.086 euros
In Rapport de la Cour des comptes, op cit, pp 91-92.
(14) Véronique Soulé : Interview de Richard Descoings » in Libération du 31 janvier 2012, p 1,17.
(15) Fabrice Amedo, Caroline Beyer, Christine Lagoutte : « Directeurs d'écoles : le salaire en débat », Le Figaro du 1 février 2012.
(16) Lettre de mission du Président de la République du 14 janvier 2009. Le directeur reçoit une indemnité forfaitaire de 16.495 Euros ! Il remet un rapport de 87 pages en juin 2009. Les dépenses comprennent 137.540 euros de dépenses en informatique, et 535.427 euros de prestations de service (250.000 euros de conseil en communication, 128.809 euros pour une vidéo, 137.340 euros pour un blog...)
(17) In Rapport, op cit, pp 97-98.
(18) Nathalie Brafman : « Conduite à marche forcée, la réforme de Sciences Po a déstabilisé ses employés » in Le Monde du 12 janvier 2012, p 15.
(19) Charles Jaigu, « Gilles Kepel, guetteur de l'Islam » in Le Figaro du 28 mars 2013. Gilles Kepel écrit dans son ouvrage, Passion arabe. Journal 2011-2013, Paris, Gallimard, 2013, (Coll.Témoins), « Priver un professeur de ses cours lui enlever ses étudiants, une sorte de mise à mort ».
(20) Camille Stromboli, « Sciences Po Paris : les personnels entre la peur et l'autocensure », le 19 novembre 2012, Site Educpros.fr
(21) Nathalie Brafman, « Nadia Marik, l'épouse qui faisait tomber les têtes » in Le Monde du 12 janvier 2012, p. 14
(22) Lire l'enquête de Nathalie Brafman : « Sciences Po : le mandat de trop de Richard Descoings ? » in Le Monde du 12 janvier 2013, p 14.
(23) Camille Stromboli, « Sciences po Paris : les personnels entre la peur et l'auto-censure », Site Educpros.fr, le 16 et 19 novembre 2012
(24) Bernard Lacroix, « Rendez-vous raté avec les sciences sociales » in Le Monde du 22 février 2013, p 16.
(25) Collectif CFDT Sciences Po, «Sciences Po doit en finir avec le fonctionnement clanique de sa direction », in Le Monde du 19 octobre 2012
(26) Voir de Violaine de Montclos, « La mauvaise leçon de Sciences po » in Le Point, N°2112, du 7 mars 2013, p.69 et de Anne-Sophie Mercier, « Touche pas à mon sciences-pote ! Le nouveau directeur de Sciences Po ne dira pas de mal de la gestion de son prédécesseur : c'est l'un de ses proches » in Canard enchaîné du 13 mars 2013 et aussi de Caroline Beyer, « Sciences Po fait le choix de la raison » in Le Figaro du 6 mars 2013.
(27) Il s'agit de Hervé Crès, Jean-Michel Blanquer, Dominique Reynié et Gilles Andréani
(28) Nathalie Brafman et Benoît Floc'h, « Sciences Po : l'Etat fixe ses conditions à la succession de Richard Descoings » in Le Monde du 9-10 septembre 2012.
(29) Pétition-Motion de l'AG des personnels de Sciences Po adoptée le 14 novembre 2012 pour le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, les présidents du CA de la FNSP et CD de l'IEP de Paris.
(30) Nathalie Brafman et Benoit Floc'h, « La Cour des comptes propose des poursuites » in Le Monde du 23 novembre 2012, p 10.
(31) Nathalie Brafman et Benoit Floc'h, Entretien avec la ministre de l'enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, « L'Etat reprend en main le destin de Sciences Po » in Le Monde du 23 novembre 2012, p 10.
(32) Bruno Latour, « Sciences Po : Richard Descoings est mort une seconde fois » in Le Monde du 28 novembre 2012.
(33) Il s'agit de Frédéric Mion, Jean Pisani-Ferry, Louis Vogel, Andrew Wachtel, Christine Musselin, et Jean-Michel Blanquer.
(34) Nathalie Brafman, « Un pur produit de l'élite française pour Sciences Po - Portrait » in Le Monde des 3-4 mars 2013, page 10. Et de Caroline Beyer, « Sciences Po fait le choix de la raison » in Le Figaro du 6 mars 2013, p 16.
(35) Raphaëlle Bacqué, « Les parrains de Sciences Po » in Le Monde du 23 novembre 2012, p17. Michel Pébereau explique sa démission dans un article : « Si j'ai demandé de ne pas demander cette année le renouvellement de mon mandat de président du conseil de direction de l'IEP, c'est que la seule critique de la Cour des comptes qui concernait ce conseil était « la grande continuité qui caractérise la fonction de président ». Dont acte. « Le projet pédagogique de Richard Descoings est une formidable réussite » in Le Monde du 22 février 2013, p 17.
(36) Anne-Sophie Mercier, « Touche pas mon sciences-pote ! » in Le Canard Enchaîné du 13 mars 2013.
(37) Claire Andieu, Olivier Boraz, Caroline Postel-Vinay, « Jean-Claude Casanova doit partir » in Le Monde du 27 décembre 2012.
(38) « La crise de Sciences Po a démontré notre solidarité », Entretien avec Frédéric Mion par Nathalie Brafman et Benoit Floc'h, In Le Monde du 15 novembre 2913, p 9.
(39) Jean-Robert Pitte, « Universités : le modèle Sciences Po », in Le Figaro du 19 avril 2012, p 14.
(40) Michel Pébereau, « Le projet pédagogique de Richard Descoings est une formidable réussite » In Le Monde du 22 février 2013, p 17.
(41) Voir par exemple l'article de François Goulard, président du Conseil général du Morbihan : « Sciences Po : la Cour des comptes a tort pour l'essentiel » in Le Monde du 23 octobre 2012. Pour lui les critiques injustes contre Richard Descoings sont « l'aveu d'insuffisance d'un système incapable de conduire les mutations nécessaires ». Voir aussi l'article de Michel Pébereau, ancien président du conseil d'administration de l'IEP, « Le projet pédagogique de Richard Descoings est une formidable réussite » in Le Monde du 22 février 2013.
Un soutien a été apporté par des professeurs étrangers comme Tom Bishop, Simon Critchley, Francis Fukuyama, Bachir Diagne qui ont signé un article : « Sciences Po : Non, tout n'est pas à jeter dans le legs de Richard Descoings » in Le Monde du 27 décembre 2012. Les arguments laissent perplexes. Pour eux le salaire du directeur paraît incommensurable dans le contexte français mais bien inférieur à un salaire comme celui président du Dartmouth collège qui perçoit 520.000 euros en 2010. Pour eux « on ne peut séparer le succès des prétendus excès ». Ils concluent en disant : « Peut-on faire l'économie de ce que représente le Science Po de Richard Descoings ? ».
(42) Marie-Estelle Pech, « Sciences Po supprime la culture générale de son concours » in Le Figaro du 14 décembre 2011.
(43) Natacha Polony : « La fin de l'élitisme républicain » in Le Figaro du 14 décembre 2011.
(44) Nicolas Jounin : Il est temps d'en finir avec Sciences Po ! » In Le Monde du 28 novembre 2012
(45)Chantal Delsol et Jean-François Mattéi : « Sciences Po Paris ou l'inculture générale » in Le Figaro du 4 janvier 2012.
(46) Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, Paris, Berger-Levrault, 1934. Réédition Plon, 1973, (LdP N°3549), p151.
(47) Marc Bloch, L'étrange défaite. Témoignage écrit en 1940. Paris, Gallimard, édition 1990, p 255. (Coll Folio Histoire N°27)
(48) Nathalie Brafman, « Sciences po veut msucler ses trois premières années » in Le Monde du 7 mai 2014.
(49) « Sciences Po : Non, tout n'est pas à jeter dans le legs de Richard Descoings », op cit.
(50) « Sciences Po : Il faut briser la vitrine ! » in Le Monde du 7 mars 2012 par des étudiant-e-s chercheur–se-s mécontent-e-s de Sciences Po (25 signataires)
(51) « Sciences Po : Il faut briser la vitrine ! » in Le Monde du 7 mars 2012, op cit.
(52) « La crise de Sciences Po a démontré notre solidité ». Entretien avec Frédéric Mion par Nathalie Brafman et Benoit Floc'h in Le Monde du 15 novembre 2013, p 9.
(53) Anne-Marie Labaume, « Sciences po, l'autre école de commerce », in Le Point N°2109, 14 février 2013, pp 122-123
(54) Marc Bloch, « Sur la réforme de l'enseignement », Ecrits clandestins, in L'étrange défaite, op cit, p 262.
(55) Vincent Nouzille, « Quand Richard Descoings torpillait l'ENA » in Le Figaro Magazine du 21 septembre 2012, p42
(56) Nathalie Brafman, « Sciences Po Paris veut muscler ses trois premières années » in Le Monde, 6 mai 2014.
(57) « La crise de Sciences po a démontré notre solidarité », entretien avec Frédéric Mion, op cit.
(58) Bruno Latour, « Sciences Po : Richard Descoings est mort une seconde fois » in Le Monde du 28 novembre 2012.
(59) Sur les 40 postes proposés chaque année au concours externe, les ¾ reviennent à des étudiants de Sciences Po Paris, In Vincent Nouzille, « Quand Richard Descoings torpillait l'ENA » op cit, p 42.
(60) Hervé Fradet, « Une science politique sans parisianisme » in Le Monde du 19 octobre 2012.
(61) Nicolas Jounin, « Il est temps d'en finir avec Sciences Po », in Le Monde du 28 novembre 2012.
(62) Voir d'Olivier Saby, Promotion Ubu Roi. Mes 27 mois sur les bancs de l'ENA. Paris, Flammarion, 2012. 287 p. (Coll. Document)
(63) François Bloch-Laîné, Profession : fonctionnaire. Paris, Seuil, 1976.
(64) « Les élites françaises ont honte de la France », propos recueillis par Bertrand Rothé, in Marianne.net, Dimanche 19 janvier 2014.
(65) Voir de Jacques Rollet, La tentation relativiste ou la démocratie en danger, Paris, Desclée de Brouwer, 2007.
(66) Voir « Quelle science politique pour Sciences Po ? » in Le Monde du 22 février 2013, pp 16-17 avec les articles de Alain Garrigou, Bernard Lacroix, et Daniel Gaxie.
(67) Marie-Estelle Pech, « Un enseignement obligatoire à Sciences Po », in Le Figaro du 2 juin 2011.
(68) Voir Caroline Beyer, « Genre : Pourquoi Bruxelles finance ces recherches » in Le Figaro du 20 mars 2014.
(69) Ibidem,
(70) Jean-François Mattéi, « De la confusion des genres » in Le Figaro du 16 juin 2011.
(71) Philippe Nemo. La France aveuglée par le socialisme. Paris, François Bourin éditeur, 2011. Pour les deux exemples voir pp 279 et 284,285.
(72) Daniel Gaxie, « Des savoirs qui s'enseignent surtout dans les universités », In Le Monde du 22 février 2013.
(73) Voir le paragraphe « La disparition à terme de toute recherche théorique » de Patrice Buffotot, «Le crise du modèle universitaire européen : le cas français » in Incursions, N°6, 1 semestre 2012, pp 150-187.
(74) Jean Baudoin. Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! (1982-2002). Paris, Cerf, 2012. .123 p. (Coll. Politique)
(75) Jean Baudoin, op cit, pp. 79,80.
(76) Voir l'article de Jacques Rollet, « La situation de la science politique en France » dans Incursions, N°7, 2 semestre 2012, pp 123-144. (http://www.incursions.fr)
(77) Michel Wieviorka, « Sciences sociales, le déclin français », in Le Monde du 11 septembre 2013, p 19.
(78) Ibidem
(79) Jacques Rollet : « La situation de la science politique en France », op cit.
(80) Elsa Sabado et Milena Peillon, « Le succès des filières « Sciences Po ne faiblit pas » in La Croix du 8 juillet 2012
(81) Voir notamment l'article de Alain Dieckhoff, Jean-Marie Donegani, Marc Lazar : « Oui, il y a bien de la science politique à Sciences Po » in Le Monde du 1 mars 2013
(82) Roland Gori. La fabrique des imposteurs. Paris, Editions les Liens qui Libèrent, 2013, p 18.
(83) Voir Patrice Buffotot : « La crise du modèle universitaire européen : le cas français » in Revue Incursions, N° 6, 1 semestre 2012, pp 150-187.
(84) Eric Zemmour, « A quoi doivent servir les élites ? » in Le Figaro du 6 juin 2013, p 15.
(85) Roland Gori, op cit, p 143.
(86) Voir sur le sujet, Bernard Comte, Une utopie combattante. L'école des cadres d'Uriage (1940-1942). Paris, Fayard, 1991, 639 p. et de Antoine Delestre, Uriage. Une communauté et une école dans la tourmente. (1940-1945), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991. 333 p.
(87) Vincent Flauraud « La jeunesse agricole catholique (JAC). Un réseau militant de formation (années 1930-1960). In Rives Nord-méditerranéennes, N°21/2005, pp 25-40.
(88) Bernard Giroux. La jeunesse étudiante chrétienne. Des origines aux années 1970. Paris, éditions du Cerf, 2013, 704 p.
(89) Voir notamment l'article « Référentiel » de Pierre Muller in Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses des Sciences politiques, 2010, pp 555-562 et de Pierre Muller, Politiques publiques, Paris, PUF, 2013. 128 p., collection QSJ ? N°2534.
(90) Léo Strauss, Libéralisme antique et moderne, Paris, PUF, 1990.

 

L'auteur


Patrice Buffotot est docteur d'Etat en sciences politiques (1980), membre du Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (CRPS), Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), directeur de l'Observatoire européen de sécurité et de la revue électronique Défense et stratégie (http://www.revuedefenseetstrategie.fr).

Image : Glühwendel brennt durch, photo de Stefan Krause