L'apport de l'étude du totalitarisme à la science politique

Le titre de cet article peut déconcerter : on déclare généralement le contraire en pensant que la science politique est la discipline qui nous instruit sur le phénomène totalitaire. Ce n’est pas faux mais il faut pour cela se référer au passé.

Par Jacques Rollet

 

Dans la science politique française, les travaux sur le sujet sont rares et un manuel donné comme référence (1) n’y consacre pas une seule page sur 516 ! Nous pensons que l’étude approfondie du phénomène totalitaire dans sa version nazie et sa version stalinienne peut nous apprendre beaucoup de choses sur la vie politique et constituer une entrée majeure en science politique sur des sujets tels que : le pouvoir politique et la souveraineté, le poids de l’opinion, le rôle du citoyen ordinaire, le racisme, l’idéologie, le mal. Cela induit une articulation assumée entre la science politique et la philosophie politique, articulation qui constitue ce qu’on appelle la théorie politique. Nous allons procéder en deux temps : Nous présentons d’abord les résultats des travaux les plus importants consacrés au totalitarisme en y incluant les controverses des années 80 et 90 sur le phénomène nazi ( Goldhagen, querelle des historiens ). Dans une deuxième partie, nous présenterons ces apports sur les sujets évoqués ci-dessus.

I :L’apport des travaux

De nombreux ouvrages et articles ont été consacrés au phénomène totalitaire depuis le début des années 50. Nous allons faire état des principaux dans un premier temps. Les controverses liées au nazisme nous permettront d’aller au cœur du problème et de percevoir que la science et la philosophie politiques sont entremêlées dans ce cas, d’où son importance pour la nature de la science politique.

1°Les travaux classiques

Nous en retenons trois pour notre présentation : ceux de Aron, Arendt et Lefort. Ils constituent une palette qui permet d’avoir une vue d’ensemble donnant à l’objet : totalitarisme, une configuration repérable.

Raymond Aron dans son cours de Sorbonne : »Démocratie et totalitarisme ( 2 ) reprenant pour l’essentiel ,les critères énoncés par Friedrich et Brzezinski ( 3 ), déclare que cinq critères permettent d’isoler le phénomène totalitaire : 1° Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l’activité politique. Dans le cadre léniniste, ce monopole est justifié par l’affirmation dela volonté prolétarienne comme seul, vraie. La seconde justification est celle du but historique : créer une société nouvelle.

2° Ce parti monopolistique est armé d’une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue etqui par conséquent, devient la vérité officielle de l’Etat.

3° L’Etat pour répandre cette vérité, se réserve un double monopole : celui des moyens de force et celui des moyens de coercition.

4° La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’Etat et deviennent une partie de cet Etat. Ces activités sont colorées par la vérité officielle.

5° Toute faute commise au plan économique ou professionnel est une faute idéologique. Il y a donc deux principes d’un tel régime : la foi et la peur, la foi pour les militants, la peur pour les opposants.

Aron met de plus, en valeur, les différences de nature entre le nazisme et le communisme soviétique : la base sociale du régime est prolétarienne en URSS et petite-bourgeoise en Allemagne. Il y a dans le projet communiste un rationalisme d’inspiration universaliste opposé à l’irrationalisme nazi. Notons que sur ce point Aron modifiera son analyse plus tard (voir l’ouvrage : Les dernières années du siècle Julliard, 1984) , en réalisant que l’URSS avait été aussi meurtrière que le nazisme, rejoignant en cela l’analyse d’Alain Besançon ( Présent soviétique et passé russe, Le Livre de poche, 1980 ).

Hannah Arendt désormais célèbre en France après avoir été longtemps ignorée nous a livré une étude du totalitarisme dans Le système totalitaire (4) qui est complétée par un ouvrage publié ultérieurement : La nature du totalitarisme ( 5 ). Elle aborde dans ce dernier ouvrage la question de l’épistémologie que nous reprendrons plus loin. Elle recommande de partir du sens commun en s’attachant à ce que les acteurs disent de ce qu’ils font ou veulent faire. Ainsi quand Hitler dit qu’il veut exterminer les Juifs, il faut ou plutôt il aurait fallu le prendre au sérieux ! La compréhension que les acteurs ont d’eux-mêmes est à respecter ; c’est la base même de la sociologie compréhensive de Weber. Il faut donc s’interroger sur la nature du totalitarisme et le principe qui le fait agir.

Le totalitarisme est nouveau : c’est un phénomène qui s’inscrit dans la ligne des mouvements révolutionnaires ; il détruit toutes les traditions. C’est pourquoi il serait erroné de l’interpréter comme une simple suite de la tyrannie. Cette dernière est un régime dans lequel un pouvoir incarné par un seul homme abolit les lois en vigueur et règne par la peur. Le système totalitaire possède ces mêmes caractéristiques mais va plus loin : Il prétend obéir aux lois de la nature dans le cas du nazisme (lois de la race ) ,aux lois de l’histoire dans la cas du léninisme stalinien. Tout doit être sacrifié à ces lois. Son essence est la terreur car il veut changer radicalement le réel. Son principe est l’idéologie, que Arendt définit excellemment comme «  La logique d’une idée « Le totalitarisme a comme principe de pousser sa logique jusqu’au bout. C’est pourquoi il ne traduit pas ses lois en normes du bien ou du mal pour les comportements individuels comme peut le faire une philosophie morale. La politique totalitaire veut transformer l’espèce humaine en un vecteur actif et positif, en brisant tout consensus portant sur le droit. Il n’a pas d’autre droit que celui de la logique de la race ou de la classe. Elle promet la justice sur la terre parce qu’elle prétend faire du genre humain, l’incarnation de la loi. Toutes les lois deviennent lois du mouvement, celles de la nature ou de l’histoire. Arendt fait remarquer que cette interprétation de la loi n’est pas sans lien avec les travaux de Darwin et de Marx. Pour ces auteurs la loi est bien l’expression du mouvement. La terreur est l’expression de ce mouvement car elle remplace les lois positives ; elle est donc l’essence de ce type de domination. On est donc coupable quand on s’oppose au mouvement, les parties devant être sacrifiées au tout.

Au contraire, dans les régimes constitutionnels, les lois positives ont pour but de dresser des barrières et d’aménager la communication entre les hommes. Le totalitarisme détruit tout cela pour créer de l’un à partir du multiple.

Claude Lefort est le troisième auteur qu’on peut considérer comme classique sur ce sujet. Son ouvrage : L’invention démocratique (6 ) nous présente la logique totalitaire comme opposée aux principes de la démocratie qui sont , selon lui, au nombre de trois. Le premier qui est également le plus évident, énonce que le pouvoir politique émane du peuple comme tel. Le second ajoute qu’il n’est la propriété de personne, qu’il en quelque sorte un lieu vide : on ne l’occupe que par élection et pour un temps donné. Le troisième, plus difficile a accepter pour ceux qui veulent changer la société, tient que la division sociale est irréductible, c'est-à-dire qu’on ne peut égaliser complètement les conditions sociales tout en restant en démocratie. L’égalisation passe alors par des mesures coercitives, qui ne peuvent être le fait que d’un régime dictatorial ou plus exactement totalitaire. Une idéologie est en effet engagée dans ce cas, celle du refus de toute différence.

Le totalitarisme est la mise en forme absolue et violente de ce refus. L’analyse de Lefort privilégie l’étude du stalinisme mais pourrait s’appliquer au dessein hitlérien de tout rassembler à partir de la race. Quand un parti, nous dit-il, prétend s’identifier au peuple et ainsi s’approprier le pouvoir, c’est le principe même de la distinction entre l’Etat et la société, qui est nié. Le pouvoir n’est en effet un lieu vide, que si l’Etat et la société ne sont pas identifiés. Si le peuple comme totalité est identifié à un parti, alors ce dernier est habilité à occuper le pouvoir. C’est le cas avec le léninisme et le stalinisme. Les conséquences sont considérables et catastrophiques : l’ordre du pouvoir, celui de la loi et celui de la connaissance, sont confondus. Le parti léniniste possédant la science de la société, fait la loi qui émane de son idéologie, tout cela parce qu’il occupe le pouvoir, l’idéologie disant qu’il est le seul à pouvoir l’occuper. Il en résulte que l’économique, le juridique et le culturel sont imbriqués dans le politique.Ce phénomène est caractéristique du totalitarisme. C’est ainsi qu’en URSS avant Gorbatchev, le parti était unique et se confondait avec l’Etat et la société.

Explicitons quelque peu ce mécanisme : en premier lieu, le pouvoir du parti s’affirme comme le pouvoir social , le seul légitime dans la société. Il devient l’administration, le pouvoir d’Etat. Le pouvoir a cessé d’être un lieu vide et la division interne à la société est niée ; les professions n’ont donc plus d’autonomie de fonctionnement économique et technique. Aucune hétérogénéité sociale n’est acceptée. C’est le fantasme de l’un qui s’accomplit : le pouvoir est un, le peuple également, et la société est un corps unique et unifié. Tel est le projet totalitaire.

2° Les controverses

Les années 80 et 90 ont vu se développer deux controverses liées au nazisme. La première dite Querelle des historiens s’est déroulée en Allemagne .La seconde liée à l’ouvrage de Daniel Goldhagen ( 7 ) s’étendue bien au-delà de ce pays.

Les principaux documents de la controverse entre intellectuels et journalistes allemands sont disponibles dans l’ouvrage : Devant l’histoire ( 8 ). On y trouve les noms de grands historiens et politologues du nazisme tels que Nolte, Fest, HIllgruber, Stürmer, Jäckel, Mommsen, Broszat, Bracher. Celui qui a déclenché la contreverse est Jürgen Habermas sociologue et philosophe mondialement connu. Il a accusé trois de ces historiens : Nolte, Hillgruber, Stürmer, de vouloir avec des arguments fallacieux, réintégrer le nazisme dans la trame de l’histoire allemande en le banalisant. Nolte est le plus connu et sans doute le plus ambigu. Dans un texte qu’on peut trouver dans le volume :Devant l’histoire, il déclare que c’est le marxisme qui est responsable de la violence dans les sociétés industrielles. Au XXème siècle ,la terreur déclenchée par la Révolution soviétique et portée à son paroxysme par Staline, a suscité peu de réaction en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Il n’en a pas été de même en Allemagne plus proche de l’URSS. Il en arrive à écrire : » Auschwitz ne résulte pas principalement de l’antisémitisme traditionnel, il ne s’agissait pas au fond d’un simple « génocide », mais bien plutôt d’une réaction, elle-même fruit de l’angoisse, suscités par les actes d’extermination commis par la révolution russe «  ( Devant l’histoire p 20-21 ) Pour Nolte, le génocide juif est moins le fait des Allemands que d’une situation géographique et d’une provocation des bolchéviks ! Comme le note très bien Edouard Husson ( 9 ), Nolte veut détacher la question du massacre de celle de savoir qui est massacré. Le génocide des juifs est occulté. Pour lui, la République de Weimar est une République de Bonn qui n’a pas eu de chance parce qu’une menace communiste beaucoup plus forte qu’en 1980 a entraîné une réaction plus forte au sein de la société libérale. Le fascisme des nazis a été cette réaction. Toute notion de responsabilité allemande est diluée et il va jusqu’à écrire que les actes commis sous le national-socialisme avaient déjà été décrits au début des années vingt : déportations et fusillades de masse, tortures, camps e la mort, élimination physique de groupes entiers. A la seule différence du gazage, les soviétiques ont anticipé les crimes nazis et ceux-ci au fond n’ont été qu’une réponse. Il est scandaleux de considérer la violence de la société allemande comme justifiée par la violence soviétique et cela suscitera l’indignation d’Habermas, indignation qui va s’alimenter par la lecture des écrits de Stürmer et d’Hillgruber.

Michael Stürmer est un spécialiste dela période bismarckienne mais également éditorialiste et conseiller du chancelier Kohl. Il refuse la coupure de 1945 et avec elle l’idée que l’Allemagne avant cette date se serait réellement distinguée de ses voisins : » La montée de Hitler provient des crises et catastrophes qu’a subies une civilisation sécularisée se précipitant de nouveau départ en nouveau départ et dont la marque était la perte d’orientation et la vaine recherche des certitudes. De 1914 à 1945, les Allemands ont été livrés à un torrent de la modernité tel qu’il anéantit toute tradition, rendit pensable l’impensable et fit de la barbarie un système de gouvernement. C’est pour cette raison qu’Hitler put triompher, qu’il put s’approprier la Prusse et le patriotisme, l’Etat et les vertus bourgeoises et qu’il put les corrompre. » ( Op cit p 25-27 ). Stürmer s’en prend à l’extrême-gauche et à la gauche ouest-allemande qui veut entretenir la culpabilité sur le passé nazi. Là encore, la spécificité du nazisme est occultée.

Un troisième historien est mis en cause par Habermas. Il s’agit d’Andreas Hillgruber, spécialiste du nazisme. Ce dernier justifie l’action des soldats Allemands sur le front oriental dans l’hiver 44-45 qui luttèrent pour la continuation du régime nazi contre l’Armée Rouge. Il oppose l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Ceux qui fomentèrent l’attentat contre Hitler appliquèrent la première et les soldats du front de l’Est la seconde. Il les justifie ainsi et il ajoute : »une identification avec les vainqueurs qui approchent-et, pour l’Est, cela signifiait l’Union Soviétique, l’Armée Rouge- n’était pas possible. Le concept de «  libération «  implique une identification de ce genre avec les vainqueurs et naturellement, elle a sa pleine justification pour les victimes du régime national-socialiste libérées des camps de concentration et des prisons. Mais, rapporté au destin de la nation allemande considérée comme un tout, il est inapproprié. «  ( Op cit p23-24 ).

On comprend qu’un auteur tel que Jürgen Habermas ait été choqué par de telles problématiques. Il est impossible nous dit-il d’intégrer le nazisme dans la trame de l’histoire allemande ; c’est pourtant ce qu’essaient de faire les auteurs présentés ci-dessus. Nous devons dit-il à ses compatriotes repartir sur d’autres bases en construisant une identité post-conventionnelle, c'est-à-dire : réflexive et non héritée, d’où sa proposition d’un patriotisme constitutionnel : » le seul patriotisme qui ne fasse pas de nous des étrangers en Occident est un patriotisme constitutionnel. Un engagement ancré dans des conditions favorables aux principes constitutionnels universalistes, n’a malheureusement pu se forger dans la nation culturelle des Allemands qu’après-et à travers-Auschwitz. Quiconque entend par d’aussi vaines formules ( que « l’obsession de la culpabilité » ( Michael Stürmer ) ), effacer la honte que cette réalité nous a mise au front, quiconque entend rappeler les Allemands à une forme conventionnelle d’identité nationale, celui-là détruit la seule base solide de notre attachement à l’Ouest. » ( 10 )

L’historien Christian Meier livre dans ce même recueil (Devant l’histoire ), un texte très riche dans lequel , sous une autre formulation, il parvient aux même conclusions qu’Habermas : » Toute réflexion historique doit partir du fait qu’on ne saurait tenter de nier, ni même de faire passer à l’arrière-plan, ce qui s’est passé. La conscience historique des Allemands doit, une fois pour toutes, passer par celle du caractère sans exemple, sans équivalent, des crimes que nous avons commis pendant ces douze années . » ( 11 )

Autrement dit, on ne peut faire l’impasse sur ce qui s’est passé, c’est ce que dit Meier et conséquemment cela suppose de forger un patriotisme constitutionnel et c’est ce que dit Habermas. Il entend par-là un attachement à la constitution démocratique, à l’Etat de droit et aux droits de l ‘homme.

Habermas est sorti vainqueur de ces débats mais cela a mis au jour l’existence de deux écoles sociologiques et historiques dans l’étude du nazisme en Allemagne et au-delà : on distingue désormais les intentionnalistes et les fonctionnalistes. Les premiers dans une démarche de sociologie compréhensive s’efforcent de mettre à jour l’intention des acteurs, à savoir Hitler et son entourage : Himmler, Göring, Heydrich ,Goebbels, mais aussi Eichmann ( 12 ). Pour ces auteurs ( Bracher, Jäckel par exemple ), les nazis avaient bien l’intention d’exterminer les Juifs et ils l’ont fait.

Pour les fonctionnalistes ( Broszat, Kershaw par exemple ), le nazisme a été un phénomène complexe dans lequel se sont croisés des pouvoirs et des anarchies multiples. L’extermination des Juifs n’a été au fond décidée par personne. Ce faut un processus graduel et Hitler n’a pris aucune décision formelle. Une telle problématique a suscité l’indignation de Daniel Goldhagen qui a publié en 1996 aux Etats-Unis l’ouvrage traduit en français dès 1997 sous le titre : » Les bourreaux volontaires de Hitler, Les Allemands ordinaires et l’holocauste « Seuil. L’auteur est alors un jeune professeur de science politique à l’université d’Harvard. Son ouvrage va avoir une retentissement international et sa tournée de conférences lors de la publication allemande va attirer des milliers d’auditeurs particulièrement des jeunes. Il va se heurter au mépris des historiens Allemands qui vont lui reprocher son incompétence avec la morgue des Herr Professor Doktor. Ils n’ont pas apprécié qu’un jeune juif américain ait plus de succès qu’eux alors qu’ils travaillaient sur ce sujet depuis des années. Nous conseillons l’excellent dossier constitué alors par la revue : Le Débat dans son numéro de Janvier-février 199è ( n° 93 ) Pour se faire une idée précise de la thèse de Daniel Goldhagen, le mieux est de citer un passage clef : » Toutes les explications traditionnelles doivent être rejetées au profit d’une autre : une explication qui, d’abord, affronte les demandes de compréhension qui viennent d’être énumérées, prenant en compte les actes des bourreaux, leur identité et celle de leurs victimes, et qui ,ensuite, reconnaisse que les bourreaux étaient des êtres actifs, que leurs actes ont été tout à fait extraordinaires et que leurs victimes étaient des êtres humains. La seule explication qui convienne est celle qui montre qu’un antisémitisme démonologique, dans sa variante violemment raciste, était le modèle culturel de ces agents de l’holocauste et de la société allemande en général. Selon cette conception, les bourreaux allemands approuvaient ces massacres de masse qu’ils commettaient, ils étaient des hommes et des femmes qui, fidèles à leur profondes convictions antisémites, à leur credo culturel, considéraient le massacre comme juste. » ( Op cit p 388 ). Goldhagen a travaillé comme Browning sur les bataillons de police constitués de soldats Allemands qui étaient souvent des rappelés et qui ont tué et torturé alors qu’ils pouvaient refuser de le faire. Ils photographiaient ce qu’ils faisaient et envoyaient les clichés à leurs femmes !

Dans sa réponse aux auteurs publiés dans Le Débat, Goldhagen précise son explication contre ceux qui l’accusent de donner dans la monocausalité. L’holocauste s’est produit en Allemagne parce que trois facteurs ont agi conjointement : en premier lieu les antisémites les plus virulents de l’histoire se sont emparés du pouvoir d’Etat et ont voulu mettre en œuvre leur fantasme meurtrier. En deuxième lieu , ils ont agi dans une société «  où leur opinion sur les Juifs était, pour l’essentiel, largement partagée ». Le troisième facteur réside dans le fait que seule l’Allemagne «  se trouvait dans une situation géo-militaire permettant d’accomplir un tel génocide. » ( Le Débat p 179 ) Pour l’auteur le large consentement des Allemands a rendu possible le génocide. Sans lui, les deux autres facteurs n’auraient pas suffi. Goldhagen récuse l’accusation d’essentialisme qui a été portée contre son livre : » Dire que les Allemands étaient majoritairement antisémites dans les années trente n’est pas plus essentialisant que de dire que les Allemands sont aujourd’hui majoritairement attachés à la démocratie. ( p 181 ). Il ajoute fort justement que dans l’analyse des massacres plus récents au Rwanda, en ex-Yougoslavie, au Cambodge, il est dit que les tueurs croyaient que ce qu’ils faisaient était juste. Pourquoi dit-on le contraire pour les Allemands responsables de l’holocauste ? Goldhagen a mis le doigt sur un problème essentiel : la plupart des historiens Allemands qu’on peut classer parmi les fonctionnalistes ne se sont jamais préoccupés du point de vue des victimes du nazisme. Ces victimes ne sont pour eux qu’une variable parmi d’autres. Il suffit de repérer ce phénomène pour comprendre à quel point une science historique ou politique qui «  fonctionne» de cette manière échoue à être véritablement une science humaine…

II : L’apport à la science politique

Les données que nous venons de présenter pour brèves quelles soient nous permettent de comprendre que la science politique a besoin de l’étude du totalitarisme pour traiter un certains nombre de questions qui sont au cœur de l’analyse de la vie politique. Comme nous l’avons montré dans un article précédent sur l’état de la science politique en France, celle-ci est dominée par un positivisme relativiste : on y étudie des comportements en étant obnubilé par le paradigme de la domination qui n’a plus de valeur heuristique car il est idéologique sous couvert de neutralité axiologique. Les débats sur l’ABCD de l’égalité à l’école qui occupent le début de l’année 2014 nous révèlent l’ampleur de l’obsession dans une société qui se préoccupe si peu de valeurs quand elles sont rappelées par le sens commun. Il nous faut donc mesurer l’apport de notre première partie sur les points que nous avons nommés en introduction : le pouvoir politique et la souveraineté, le poids de l’opinion, le rôle du citoyen ordinaire, le racisme, l’idéologie, le mal.

A)Le pouvoir politique et la souveraineté

C’est dans ce champ que le phénomène totalitaire peut nous aider à saisir par contraste ce que doit être le pouvoir politique en régime démocratique. Se pose d’emblée la question-clé de la souveraineté. Elle est généralement présentée comme allant de soi en ce qui concerne l’entité que nous appelons l’Etat. Les références à Hobbes d’un côté, à Rousseau de l’autre ne sont pas sans poser problème. Sur ce point Jacques Maritain a écrit des choses essentielles dans «  L’homme et l’Etat «  ( 14 ) Il y précise que l’Etat n’est qu’une partie du corps politique, spécialisé dans les intérêts de l’ensemble. Il est donc au servie de la nation et des hommes qui la composent. Maritain conteste frontalement la conception absolutiste de l’Etat qui s’est développée en France à partir de la royauté, jean Bodin en étant au XVI ème siècle, le théoricien. Avec la Révolution française la souveraineté du roi est passée à la République et la volonté générale de Rousseau est aussi absolue en pouvoir que celui du roi. C’est ce qu’il faut récuser pour éviter toute velléité totalitaire. La fin suprême de l’Etat est le bien commun de la société politique. Le peuple quant à lui a un droit naturel au gouvernement de lui-même. Selon Maritain, la souveraineté signifie deux choses différentes : « 1° Un droit à la suprême indépendance et au suprême pouvoir qui est un droit naturel et inaliénable ; 2° un droit à une indépendance et à un pouvoir qui, dans leurs sphère propre, sont suprêmes absolument ou d’une façon transcendante. » ( Op cit p 34 ). La souveraineté au second sens est celle que les rois croyaient posséder. C’est d’elle que parlait Hobbes dans le Léviathan . Maritain la récuse totalement : selon lui le corps politique a droit à la pleine autonomie ; le premier sens de la souveraineté s’applique à lui. Quant à l’Etat il n’est qu’un organe instrumental du pouvoir politique. Le peuple quant à lui est souverain au premier sens mais pas au second. On dit en termes contemporaines que les Droits de l’homme en tant que droits-libertés constituent la limite de la souveraineté du peuple. Cela n’est pas compris par tous. Il suffit de considérer les affirmations du gouvernement Ayrault sur la loi instituant le «  mariage pour tous « . La loi est votée nous dit-on, donc il faut s’incliner. C’est le même logique que celle du député Laignel en 1981 quand il disait à un député de Droite à l’Assemblée nationale : » Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire ». Avec une telle logique Hitler et ses lois nazies sont juridiquement valables parce que politiquement majoritaires en 1933. On voit par là que l’étude du totalitarisme peut et doit rendre lucide, mais que ne n’est pas acquis dans la logique républicaine issue de la Révolution et de la IIIème République !

B) Le poids de l’opinion

Il nous faut aborder de front un problème redoutable évoqué indirectement par Hannah Arendt quand elle écrivait que le totalitarisme est un phénomène moderne. Il n’est pas le retour à une société d’Ancien Régime ; il n’est pas réactionnaire mais se veut révolutionnaire. Cela pose la question du lien entre les sociétés démocratiques et le phénomène totalitaire. Si on peut considérer que la Révolution de 1917 s’est faite dans la violence, il n’en va pas de même pour l’accès de Hitler au pouvoir. Plusieurs facteurs ont favorisé ce qui s’est passé en 1933 en Allemagne ; l’attitude du Parti communiste consistant à mettre sur le même plan les nazis et les socialistes a évidemment favorisé l’accès de Hitler à la chancellerie mais le vote pour le parti national-socialiste ( 43,9 % le 5 mars 1933) a bien été le fait du peuple ( 88% des inscrits ont voté ). Cela pose bel et bien la question du poids de l’opinion dans la vie politique des démocraties.

Tocqueville dans le tome I de son ouvrage : De la démocratie en Amérique, nous a avertis : » Il est de l’essence même des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu » ( 15 ). Cela est dû évidemment à ce qu’on peut appeler avec lui L’état social démocratique . Dans la mesure où une société est régie par l’égalité statutaire de ses membres, c’est la loi de la majorité qui va s’imposer. Le problème majeur est celui du statut de la minorité et celui du statut de la vérité. Sur le premier point, Tocqueville est d’une lucidité féroce : » Je ne connais de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique «  ( p 353 ). Il ajoute : » En Amérique ,la majorité trace une cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l’ouvrir. ….Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu’employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu’au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n’avoir plus rien à apprendre. » Tocqueville fait le lien que nous recherchons entre totalitarisme et opinion. La différence existe évidemment. Il n’y a pas de contrainte physique en démocratie contre le minoritaire mais il y a bien contrainte. Ce qui suit est impressionnant : » Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l’ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : vous êtes libres de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. » ( Op cit p 354 ).Inutile de commenter ; Ajoutons une dernière phrase de notre auteur : » La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d’elle-même « . Cela n’évoque-t-il pas des pratiques gouvernementales contemporaines concernant des réformes dites : sociétales ? Pensons au mariage homosexuel, à la banalisation de l’avortement ( suppression de la clause de détresse), peut-être bientôt à l’euthanasie, la Belgique l’ayant légalisée pour les mineurs ! Quand la majorité peut faire fi des données élémentaires de la nature humaine, est-on encore dans un régime de liberté ? Il se pourrait que l’absence d’étude du totalitarisme soit à mettre en lien avec ces phénomènes de réformes sociétales présentées comme un progrès. Cette notion de progrès est d’ailleurs un indice d’une idéologie véhiculée par les média et les instituts de sondage. Les questions posées supposent que la reconnaissance de l’homosexualité et la liberté totale de l’avortement sont des progrès. Pourquoi ? On n’en saura rien. De même les journalistes traitant des questions de santé déclarent en pensant respecter la neutralité de leur profession que s’opposer à la recherche sur l’embryon est réactionnaire. Une telle dérive déontologique n’est possible que parce que règne cette idéologie du progrès selon laquelle toute avancée en termes de découverte scientifique doit être mise en application, les moralistes étant qualifiés d’ « emmerdeurs «  comme l’a déclaré un jour dans l’émission «  C’est dans l’air, un chercheur en neuro-sciences.

Tous ces éléments posent la question de la nature de la démocratie dans son rapport aux valeurs. C’est là que la réflexion souvent remarquable de Claude Lefort trouve ses limites. Nous dire que le pouvoir y est un lieu vide et que la division sociale ne peut y être abolie est bien mais ne suffit pas. Une société démocratique ne peut se passer des distinctions entre le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le légitime et l’illégitime. Or ce n’est pas le politique qui crée ces valeurs. Habermas a perçu le problème : c’est la raison pour laquelle il a élaboré se théorie de l’agir communicationnel : une société doit pour vivre et se renouveler, pratiquer les trois éléments de la communication : la vérité, la justesse , l’authenticité. Il postule que dans un échange argumenté les membres d’une société démocratique doivent s’entendre sur la réalité du monde extérieur, sur les faits, les constats, les chiffres ( ex : combien y-a-t-il de chômeurs à telle date ? ). Ils doivent s’entendre sur les valeurs qui les font agir : c’est le critère de la justesse. Ils doivent s’expliquer sur le désaccord si tel est le cas. Enfin, selon le critère de l’authenticité, ils doivent dire ce qu’ils pensent intérieurement et non le contraire.

La question qui continue de se poser est évidente : la discussion rationnelle permet-elle de fonder les valeurs ou ces dernières ne sont-elles pas antérieures à l’argumentation ? C’est sur ces bases que Sandel critique La théorie de la justice de Rawls. Il lui fait justement remarque que la neutralité de sa théorie n’est pas tenable comme telle : il faut une conception de la justice et une conception de l’égalité antérieure aux deux principes de justice, pour les fonder ( voir notre ouvrage :La tentation relativiste, DDB 2007 p 94-95 ). Sandel va plus loin et met à mal la «  cohérence » supposée de Rawls : concernant l’avortement et l’homosexualité, Rawls déclare que les adversaires de ces deux données n’ont pas à argumenter à partir de leurs conceptions philosophiques ou religieuses. Sandel fait finement remarquer que dans ce cas, les partisans de l’avortement ou de l’homosexualité n’ont pas le droit non plus d’argumenter. Rawls essaie de s’en sortir en disant que dans sa lutte, Martin Luther King s’appuyait sur la loi naturelle selon Thomas d’Aquin, mais alors pourquoi lui-même ne l’utilise-t-il pas dans sa théorie et prône-t-il la neutralité ? Il est manifestement établi que la majorité en matière d’opinion ou de vote, ne fait pas la vérité. L’étude du totalitarisme est très utile pour éveiller la science politique à cette question.

C) Le rôle du citoyen ordinaire

L’équivalent de la question sociologique sur l’opinion réside dans la question politologique sur ce qu’est le citoyen ordinaire et la nature de sa participation à la vie politique. Est posée d’abord la question de la nature de l’être citoyen. Si on se réfère à Aristote et à Thucydide, le citoyen est celui qui participe à la vie de la cité ; L’homme est un animal politique disait le premier au tout début de son ouvrage : » Les politiques « . Quant au second , dans sa fameuse oraison funèbre mise dans la bouche de Périclès, il déclare : » Nous sommes en effet les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. »( 15 ). Un peu plus loin dans son discours, il affirme qu’Athènes est éducatrice pour toute la Grèce. A l’opposé dans le monde contemporain, Schumpeter pense que le citoyen est celui qui confie par son vote la gestion du pays aux hommes politiques. Il prône ouvertement la dépolitisation. L’étude du nazisme et du stalinisme nous apprend que le système totalitaire atomise la société , isole les individus pour mieux les contrôler et les intimider. Mais ne faut pas oublier à l’inverse , que le nazisme n’a pas été choisi par des individus isolés. Sur ce point Hannah Arendt s’est trompée. Ce sont les régions rurales protestantes qui ont le plus voté pour le parti national-socialiste de 1930 à 1933.( 16 ). Deux facteurs ont été déterminants : la ruralité d’abord ; ce sont des communautés soudées et éloignées du pouvoir central de la République de Weimar qui ont voté pour Hitler. L’atomisation a suivi la prise de pouvoir , mais ne l’a pas précédée. Le second facteur est le luthéranisme. En effet la théorie des deux règnes élaborée par Luther a eu des effets désastreux. En séparant totalement ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, Luther laisse César agir à sa guise sans le questionner et invite les fidèles à faire de-même. Lors de la Guerre des paysans en 1524 , il demande aux princes Allemands d’écraser les paysans qu’il appelle des « chiens ». Sous le nazisme ceux qui s’appelaient les «  chrétiens Allemands «  étaient luthériens et constituaient la majorité de l’Eglise luthérienne. Les catholiques Allemands ont été dans leur majorité réservés et pour une part d’entre eux, opposés au nazisme, mais peu d’évêques ont pris le risque de dénoncer l’antisémitisme des dirigeants. Il apparaît ainsi que l’étude du totalitarisme est essentielle pour la connaissance du lien entre religion et politique. On ne peut faire l’impasse sur ce qu’on nomme le :théologico-politique. Il est important de connaître les travaux de Carl Schmitt énonçant ceci : » Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés » ( 17 ). Le concept de souveraineté est la sécularisation de la souveraineté de Dieu sur la création. Dans une orientation qui est aux antipodes de celle de Schmitt, Jean-Baptiste Metz a contribué par sa théologie politique à déprivatiser le vie chrétienne, critiquant à ce sujet son maître Karl Rahner. ( voir sur Metz : ,notre :Religion et politique ) ( 18 ).Pour lui le message chrétien ne s’adresse pas seulement à l’intériorité des personnes mais est une invitation à actualiser la promesse eschatologique au nom de la «  mémoire dangereuse de Jésus-Christ «. Il est pour le moins plaisant de voir des politologues découvrir que l’islam pose question à la modernité et déclarer qu’il faut entendre ces questions, alors que lorsqu’il s’agit du christianisme, il balaient les questions d’un revers de main.

L’étude du totalitarisme nous renvoie donc à celle de la société civile comme distincte de la société politique. C’est dans la première que doit se forger par la culture quotidienne dispensée dans les familles et les associations , la liberté qui permet de vivre la politique de manière responsable. De ce point de vie toutes les tentatives de démocratie participative sont les bienvenues en un temps où la démocratie représentative donne des signes d’essoufflement ,inquiétants.

D) Le racisme

Quand on pense à ce que fut le nazisme, on pense immédiatement à l’antisémitisme et à la destruction des Juifs d’Europe pour reprendre le titre de l’ouvrage de Raoul Hilberg (19 ). C’est sur l’idée de la primauté de la race aryenne qu’Hitler et ses acolytes ont basé leur idéologie. Les autres races sont déclarées inférieures et pour les Juifs, il doit s’ensuivre leur élimination . En rigueur de termes, le racisme est accompli sous le nazisme. Parler de racisme suppose qu’on reconnaisse l’existence de races. N’oublions pas que la Constitution de la Vème République dans son article1er parle de race, sans que cela ait fait problème jusqu’à ces dernières années, où l’on parle à tout propos de racisme tout en déclarant que les races n’existent pas.

L’étude du totalitarisme doit nous apprendre la rigueur et la sobriété .. Il n’est pas inutile de prendre le temps de lire le très grand article de Pierre-André Taguieff dans l’ouvrage qu’il a dirigé ( 20 ). Il nous donne la définition proposée par le sociologue Van den Berghe ( voir p 1530 de son ouvrage ) : » Nous pouvons parler proprement de racisme seulement lorsque des différences groupales, marquées par des traits physiques, sont considérées comme des facteurs déterminants le comportement social et les qualités intellectuelles ou morales. » .Sur la base de cette définition, on peut parler de racisme lorsque des populations sont considérées comme inférieures au nom de leurs caractéristiques physiques. Il peut y avoir un racisme à l’égard des « noirs » ou des « arabes «  par exemple. On le rencontre en Occident mais dans ce cas il faut reconnaître l’existence d’un racisme anti-blanc nié en vain par les militants de l’antiracisme qui veulent établir une équivalence entre racisme et colonialisme.

Cela nous conduit à récuser les termes qu’on rencontre sans cesse en France tels que ceux d’homophobie et d’islamophobie. Deux raisons s’imposent pour cette récusation : Ces termes sont employés et d’abord, créés ,par les militants de l’homosexualité et de l’islamisme. C’est une manière assez grossière de se légitimer en délégitimant les adversaires potentiels. Ainsi le terme : islamophobie, a-t-il été forgé par les mollahs iraniens. La seconde raison réside dans le fait que l’homosexualité et l’islam ne sont pas des races ! l’homosexualité est un comportement et l’islam, une religion. Et il est parfaitement normal de penser par exemple que ce qu’on appelle : le mariage homosexuel, est du point de vue anthropologique une aberration, le mariage étant l’union d’un homme et d’une femme , union institutionnalisée en France par la République et donnant naissance à des enfants, enfants que deux hommes ou deux femmes ne peuvent procréer en s’unissant sexuellement…. De même il est parfaitement normal de critiquer l’islam au nom du contenu du Coran dans lequel l’infériorité de la femme par rapport à l’homme est clairement affirmée ( sourate 4,38 ) et dans lequel il est demandé de poursuivre les infidèles partout où les trouvera.. ( voir les sourates 2,3,9 ) Une science politique avide de vérité ne devrait pas ignorer ces données de bon sens. Taguieff dans sa thèse de science politique : «  La force du préjugé « ( 21 ) a mis en lumière les contradictions de l’antiracisme de l’association : SOS Racisme. Son responsable au début des années 8o, Harlem Désir demandait qu’on reconnaisse les différences des immigrés par rapport aux Français de souche, au nom d’un différentialisme communautariste. C’était donner un argument massif au Front national qui ne se priva pas de dire : si les immigrés sont à ce point différents, qu’ils aillent vivre cette différence ailleurs ! La science politique a un acquis incontestable : il n’est pas possible de faire vivre ensemble des groupes humains n’ayant aucun élément commun en matière de style de vie. C’est la base même du concept d’intégration sans parler d’assimilation. Il faut lire à ce sujet l’excellente contribution de Jean Leca dans l’ouvrage : «  Face au racisme « .( 22 ) : la citoyenneté en question. Il faut une communauté suffisante des styles de vie avec des symboles d’identification collective, pour vivre ensemble. Ceci relève en soi, du sens commun mais le fonctionnement idéologique peut neutraliser ce dernier.

E) L’idéologie

L’étude de ce fonctionnement est évidemment au cœur des travaux sur le totalitarisme. L’idéologie basée sur le primat de la race pour le nazisme et de la classe pour le léninisme, est ce qui caractérise ces systèmes et les différencie de la tyrannie comme l’a montré Hannah Arendt. Selon elle, l’idéologie est le principe du système. Elle l’a définie très justement comme la logique d’une idée. S’il est vrai par exemple qu’il existe une race supérieure, alors tout doit lui être subordonné. S’il est vrai que le prolétariat est la classe qui va sauver la société, alors il a tous les droits. Mais étant donné qu’il s’agit dans les deux cas d’une négation de l’humanité, négation constatable par les morts qu’elle produit par millions en Europe et en URSS, cette idéologie a été établie par la terreur. Alain Besançon a excellemment décrit le mécanisme mis en œuvre par Staline dans son Court traité de soviétologie (23 ) : « Le régime idéologique ne peut se transformer en régime tyrannique sans perdre sa raison d’être, qui est d’imposer de force la surréalité et d’obtenir de tous une déclaration d’allégeance. Je veux dire qu’il ne s’agit pas d’extorquer à la population un accord sur l’établissement du «  socialisme » , ni un assentiment portant sur l’excellence de l’idéal socialiste en cours de réalisation. Il faut que la population déclare le socialisme établi, et qu’elle montre de l’enthousiasme, non pour un programme, mais pour une réalisation actuelle, un résultat censé acquis. L’idéologie, en effet, ne se donne pas seulement pour un idéal à incarner, mais pour une loi d’évolution. Elle n’est pas vraie moralement, elle est vraie scientifiquement. Si donc l’expérience est engagée pour vérifier la loi, il est très important que le résultat soit conforme et apporte la vérification. » ( Op cit p200 ) Etant donné que la réalité n’est pas conforme à l’idéologie, on va obliger les hommes à déclarer malgré tout qu’elle est vraie et ceci par la terreur. Le kolkhosien reste un serf mais il doit se déclarer coopérateur agricole ; il doit s’enthousiasmer pour l’irréalité.

L’idéologie étant un déni du réel doit être combattue, dans la vie de la société , par le sens commun et dans la vie politique par l’Etat de droit fondé sur les Droits de l’homme comme droits-libertés. Le sens commun dont ont traité Kant, Arendt et Orwell qui parlait de Common décency ,   doit régir la communication des membres de la société. L’idéologie est le strict opposé du sens commun. Nous l’avons montré plus haut en prenant l’exemple de cet oxymore qu’est le «  mariage homosexuel «  Une telle formule est l’expression d’une idéologie qui vise à nier la constitution de l’humanité en : Homme-femme. Le réel se venge en constatant l’infécondité d’une union entre personnes du même sexe et l’idéologie se poursuit en exigeant la procréation artificielle et la gestation pour autrui. la déshumanisation est accomplie. Le droit seul peut arrêter ces dérives à condition qu’il soit : droit naturel. Ainsi l’enfant ne peut être instrumentalisé : il ne peut servir d’instrument à la satisfaction de désirs d’adultes ; il a le droit de connaître ses origines, ce qui n’est pas respecté dans le système français de fécondation artificielle pour les hétérosexuels stériles. Seul le droit naturel peut empêcher l’idéologie de nuire à l’humanité. C’est ce qu’avait compris Léo Strauss comme nous l’avons montré dans notre article sur l’état de la science politique en France et dans notre ouvrage : La tentation relativiste.

F)Le mal

C’est sur la question du mal en société et en politique que la science politique ordinaire est la plus défaillante ne serait-ce qu’à cause de la fameuse neutralité axiologique prônée mais pas nécessairement respectée par Max Weber ( 24 ). Le caractère non opératoire de cette Wertfrei (littéralement : libre de valeur) est désormais manifeste et on trouve sans cesse des jugements de valeur chez des auteurs se réclamant précisément de la neutralité. J’ai fait l’expérience maintes fois auprès de mes étudiants concernant le terme : domination. Ils ne comprenaient pas qu’il y avait dans l’emploi de ce mot un jugement de valeur dans notre société. Il fallait que je leur dise : » vous êtes favorables à la domination «  pour qu’ils s’indignent. Il en allait de même pour le terme : égalité. Il fallait que je leur explique avec Tocqueville que l’égalité était liée à la naissance des sociétés démocratiques pour qu’ils comprennent que ce terme chargé de valeur n’avait pas toujours été une référence pour les comportements sociaux et politiques. Je citais alors la phrase magnifique de François Furet concernant Alexis de Tocqueville : » C’est avec l’archaïsme de sa position existentielle qu’il forge la modernité de son interrogation conceptuelle » ( 25 ). La différence fait sens. Ainsi l’étude du totalitarisme fait sens sur la question du mal en politique. On a vu comment Hitler, Staline et d’autres leaders totalitaires ( Mao, Pol Pot etc .. ) ont réduit en esclavage une population, ont torturé et tué des millions de personnes au nom de leur idéologie. Le plus troublant sans doute est que ces œuvres de mort ont été perpétrées par des hommes ou femmes ordinaires capables d’être le soir venu de bons pères et de bonnes mères de famille, écoutant avec émotion la musique de Mozart ou de Schubert. C’est à ce propos qu’Hannah Arendt a parlé de «  Banalité du mal «  dans son livre : » Eichmann à Jérusalem «  et dans ses échanges avec Joachim Fest , historien du nazisme ( 26 ). Elle ne voulait pas dire que les horreurs commises étaient banales mais que leurs auteur étaient des être ordinaires qui n’avaient rien de monstrueux et c’est cette banalité là qui est celle du mal. La banalité devient en quelque sorte monstrueuse. Pour Arendt , cela venait d’une absence de pensée, d’une incapacité à se mettre à la place de l’autre, d’une absence de sens commun qui selon Kant, donne cette capacité. Des auteurs tels que Paul Ricoeur et Francis Fukuyama ont bien étudié le mal en politique ( 27 ). Tous deux ont puisé dans l’étude du thumos ,leur inspiration. Ce terme grec évoque la vitalité, la passion, la colère. Il faut comprendre que la politique n’est pas seulement le lieu de la rationalité mise en avant par Hegel dans les  Principes de la philosophie du droit ; elle est également le lieu du déchaînement de la démesure passionnelle qui peut se traduire par une paranoïa froide ! On apprend plus sur la politique en lisant le Jules César de Shakespeare pour ce qui est de la dictature et son Richard Iii pour ce qui est de la criminalité sans scrupule, que dans la plupart des manuels

Conclusion

La démesure totalitaire réintroduit la dimension théologico-politique car le mal inhérent à ces régimes correspond parfaitement à la volonté de connaître le bien et le mal tel que le livre de la Genèse nous la présente comme racine de tous les maux. Dieu en Genèse 2,17 déclare : » Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort » (traduction de la bible de Jérusalem ).Comme Hannah Arendt l’a montré, le nazisme comme le communisme ont prétendu remplacer le sens commun de l’humanité par la loi de la race ou de la classe, lois qui selon eux était la clé de l’histoire humaine. Le silence contemporain sur le totalitarisme en science politique est un signe inquiétant. Peut-être sommes nous entrés dans une période où le refus de traiter des valeurs en science politique va de pair avec une subversion des valeurs dans la société. Nous espérons que cette investigation pourra contribuer à une lucidité nouvelle.

 

Notes

1 : Voir le manuel de Yves Schemeil : Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2012 : 516 pages de textes effectif. Jean Leca très attaché à l’étude du totalitarisme ( voir son traité tome 2) déclare que l’ouvrage de Schemeil offre une vision générale de la science politique, ceci dans son article : » Les deux sciences politiques, RFSP vol 62, n° 4 p 644. Cet article est par ailleurs, remarquable.

2 : Aron : Démocratie et totalitarisme, Gallimard, 1965, p 287 et suivantes.

3 : Totalitarian dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, 1956.

4: Seuil, 1972

5: Payot, 1990.

6: L’invention démocratique, Fayard, 1981.

7 : Les bourreaux volontaires de Hitler.

8 : Devant l’histoire, Cerf, 1988.

9 : Une culpabilité ordinaire, Hitler, les Allemands et la shoah, F.X.de Guibert, 1997,p 114.

10 : Op cit p 58.

11 : Op cit p 41.

12 : Voir notre compte-rendu de l’ouvrage : H.Arendt-J.Fest :Eichmann était d’une bêtise extraordinaire, Projet en ligne , Janvier 2014.

13 : Seuil, 1997.

14 : PUF,1953. Voir notre ouvrage : La tentation relativiste, DDB, 2007 p 130-131.

15 : La guerre du Péloponnèse , Folio classique p 155.

16 : Voir Larsen et autres : Who were the Fascists ? Bergen 1980.

17 : voir J.Rollet : Le libéralisme et ses ennemis p 55

18 : Religion et politique, Grasset 2001 p 139-149 et Le Livre de poche 2004 p 172-185.

19 : Folio 1992, voir également : Exécuteurs, victimes, témoins, Folio 1994.

20 : Dictionnaire historique et critique du racisme, PUF, 2013.

21 : La force du préjugé, La Découverte, 1988.

22 : In :Taguieff : Face au racisme, tome 2, La Découverte 1991, p 311-336.

23 : In : Alain Besançon : Présent soviétique et passé russe, Le Livre de poche, 1980.

24 : Voir l’introduction de Yves Sintomer à Max Weber : La domination, Seuil 2013.

25 : Préface à De la démocratie en Amérique, tome 1, GF 1981.

26 : Eichmann à Jérusalem, Folio, 1991 et Arendt- Fest : Eichmann était d’une bêtise révoltante, Fayard, 2013

27 : Voir notre : Religion et politique, où nous présentons l’apport de Ricoeur dans Histoire et vérité et celui de Fukuyama dans Le dernier homme et le fin de l’histoire.