La sociologie des religions, façon américaine

Vue d’ensemble raisonnée des dernières évolutions de la production nord américaine en sociologie des religions (2009), par le Pr. Paul-André Turcotte, au retour d'un voyages aux Amériques.

Par Paul-André Turcotte

 

La sociologie des religions, façon américaine

La production américaine est foisonnante au point qu’on ne saurait en rendre compte en une page. Néanmoins les périodiques Sociology of Religion  et Journal of Scientific Studies of Religion, revues des deux associations nord-américaines centrées sur les  sciences sociales des religions nous offrent dans leurs livraisons  de l’année 2008, un bon aperçu des grands courants de la recherche sur le fait religieux actuel, en prolongement de celle des vingt dernières années.Aucun article ne porte proprement sur une question théorique abordée pour elle-même. Ce genre d’écriture est publié habituellement dans les grands  périodiques de sociologie. Le fait religieux aux Etats-Unis d’Amérique est considéré  comme un fait central de la société et un élément de toute formation de sciences sociales.La production proprement théorique intéresse la production sociologique générale et non un seul secteur. De même, on ne s’étonnera pas que les maisons d’enseignement supérieur américaines comptent quelques 2500 enseignants-chercheurs de sociologie des religions. L’enseignement sur la religion est couplé avec celui sur l’éducation, la santé ou les organisations, outre les problèmes de méthode.La production de 2008 comporte des théorisations en lien avec des incursions empiriques, la plupart sont exploratoires  et appelle la poursuite des travaux. De ce point de vue un article suscite un intérêt dans la mesure où il apporte des points stimulant la réflexion et la recherche de terrain. Dans la reconnaissance américaine du mérite universitaire, les articles dits scientifiques ou les ouvrages collectifs viennent en premier lieu, et non les ouvrages. Ceux-ci font le point sur tel ou tel problème, sans prétendre mettre un point final en la matière.Les articles de recherche empirique et théorisée portent d’abord et avant tout sur les diverses dénominations chrétiennes, principalement catholiques ou évangéliques. La sorcellerie en tant que religion cosmique attire l’attention bien davantage que l’Islam. Il en va ainsi depuis les années 1980.Dans la foulée, la distinction entre le type secte, le type Eglise et le type mystique, distinction chère aux classiques européens de la sociologie moderne, est secondarisée au profit de la distinction entre le caractère progressif (avancée dans le sens de la modernité), et le caractère rétrogressif (l’organisation tournée vers le passé ou la tradition cultivés pour eux-mêmes). L’orientation dans un sens ou l’autre s’avère sélective dans nombre de cas et variable selon les périodes pour une même organisation. La distinction recoupe aussi celle entre l’objectif fonctionnel, tel celui de l’utilité sociale  attestant un ensemble organique religieux, politique, culturel ou économique, d’une part, et d’autre part, la critique d’un ensemble organique ou de l’un de ses éléments jusqu’ à en questionner les fondements, y compris ceux d’ordre religieux ou spirituel. Dans cette ligne de pensée commence prendre forme une réflexion sur l’interrelation entre spiritualité et religion, comme expérience ou comme organisation.La lecture analytique dans ce cadre se fait transversale et évite la dichotomie  entre les types de groupements religieux organisés. Des Eglises établies sont les unes conservatrices, et les autres « libérales », tout comme il en va dans les Eglises communautés identifiées comme évangéliques. Il y a même des affinités entre ces deux formes historiques du christianisme, notamment entre l’Eglise catholique en tant qu’institution fortement hiérarchisée et sacramentelle, et ces communautés peu structurées, dont la référence magistérielle est le Nouveau Testament, avec ou sans son  interprétation des trois ou quatre premiers siècles, des communautés peu structurées où la prédication est première, avec ou sans mise en scène, qu’elles soient entièrement indépendantes ou en coordination flexible avec d’autres communautés de même allégeance.De façon croissante, depuis les dix dernières années, un thème récurrent est abordé dans la suite des distinctions ci-dessus esquissées, c’est l’influence sociale de la religion organisée et des spiritualités grâce à diverses médiations visant à produire des effets sur les politiques et mesures sociales, et par ce biais, parmi d’autres d’ordre institutionnel, sur les conduites et comportements, individuels ou groupaux (aspects moraux de la vie publique ou sociale), dans le contexte de pluralisme ou d’individuation des positions et pratiques jusqu’à leur individualisation devenue manifeste. Je me suis expliqué là-dessus dans un compte rendu, à paraître dans les Archives de Sciences Sociales des Religions, sur l’ouvrage de David Yamane, The Catholic Church in State Politics. Negociating Prophetic Demands and Political Realities.Les recherches thématiques retenues par les comités éditoriaux renvoient à cette question devenue prépondérante. Elles comportent un volet d’une enquête quantitative  et qualitative, une mise au point des acquis, une discussion théorique et empirique et l’esquisse des points ou aspects à scruter. Parmi les thèmes, je mentionne le pluralisme à l’intérieur des diverses dénominations religieuses chrétiennes, et non seulement entre elles, la socialisation religieuse de la jeunesse, l’exercice des ministères à caractère religieux, féminins ou masculins, les pointes de la pratique religieuse selon les fêtes et les temps de l’année, comparativement entre le confessions chrétiennes, juives ou musulmanes, le harcèlement sexuel entre membres du clergé, comparativement selon sa composition dans les organisations protestantes.J’ai fourni des clés de compréhension de la production américaine de sociologie à partir de celle sur le fait religieux la dernière année. L’illustration par le repère des auteurs et de leurs analyses mènerait à un exposé apparenté aux présentations (addresses) des présidents de chacune des associations éditrices, outre celles d’un invité grâce à l’allocation d’une fondation. Ce serait du coup faire office d’intermédiaire, tel dans les addresses, entre la recherche de terrain et les grandes Synthèses de théorie et de méthode.Globalement, la sociologie américaine a le mérite de tenter de saisir la complexité religieuse et d’en rendre compte à différents niveaux interreliés par ailleurs, de manifester une liberté de recherche axée prioritairement sur la société civile et d’éviter de s’en tenir à des grands principes d’éthique sociale ou aux rapports univoques entre religion et politique (pouvoirs publics). L’analyse privilégie volontiers le fonctionnement social et son rapport à l’action de changement ou de continuité historique. Elle a tendance à prendre un caractère parochial (localisée) par faute de s’inscrire explicitement dans les traditions de pensée, et ce au moment même où les associations américaines  doivent composer avec un membership de plus en plus international, devant le recul des associations européennes en mal de reconnaissance internationale.Paul-André TurcotteOuagadougou, le 7 février 2009

photo. freephoto.com

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