Et le Vent Reprend ses tours - Ma vie de dissident, de Vladimir Boukovsky

La vie d'un opposant au régime soviétique : un guide de sociologie pratique du totalitarisme.

Vladimir Boukovsky est un jeune soviétique au moment de la mort de Staline. Exclu des études, jugé encore enfant pour avoir contribué à un journal d’école, il découvre que ce pouvoir fondé sur la peur est lui-même terrifié.Boukovsky prend également conscience que l’idéologie politique communiste entretient un rapport organique à la violence, se structurant selon ce qu’il appelle la « théorie du dernier wagon ». Le régime oriente la violence sociale vers le dernier wagon du train - koulaks, bourgeois, nobles, traîtres – et enferme le reste de la société dans le soulagement de n’avoir pas été visé et dans la crainte de pouvoir l’être.De prison en prison, avec de rares intermèdes de liberté consacrés à une activité poétique et littéraire, il se convainc que la société soviétique tient sur le mensonge et qu’il est possible de retourner ce mensonge contre elle. Ce retournement s’opérera en invoquant le droit. De façon à mettre tous les échelons de la hiérarchie en porte-à-faux, il inonde avec d’autres détenus les autorités de protestations écrites sur des bouts de papier et faisant directement appel à la Constitution soviétique. Ce faisant, lui et ses condisciples mettent en demeure les acteurs du système, ou de croire à leur propre mensonge et de se rendre à leurs réclamations, ou de prendre la responsabilité personnelle de le décrédibiliser encore plus.Boukovski perçoit avec d’autres que ce mensonge est orienté vers l’extérieur et qu’il est essentiel pour le régime de garder une apparence de respectabilité vis-à-vis de l’Occident. Le deuxième aspect de son combat est alors de faire passer sous le manteau des bribes de vérité à l’Ouest. Ce combat aussi portera des fruits, et jusqu’à son expulsion en Suisse, V. Boukovsky aura une existence médiatique à l’Ouest, existence qui contribuera sans doute à lui sauver la vie.Au-delà de l’aspect biographique, le cœur de ce livre est que, passé le moment de l’extrême violence d’Etat, qui ne peut durer, un régime totalitaire est un équilibre de mensonges qui n’a qu’une cohérence précaire. Un individu qui n’abdique pas sa légitimité à porter un regard sur le réel suffit à mettre un tel régime en danger.Ce système de mensonge se retourne contre l’auteur par de plus en plus de mensonges, jusqu’à tenter de l’anéantir en le faisant passer pour fou et en l’enfermant dans un hôpital psychiatrique. Le prix de son engagement est une réduction en miettes de sa vie soviétique, allant jusqu’à la tentative organisée de destruction de sa santé mentale. En 2010, Boukovsky travaille à Oxford.Eléments d’inspiration sociologiquesPar le témoignage qu’il rend, cet ouvrage est susceptible d’apporter un certain nombre d’éléments d’inspiration à un praticien en sciences sociales. D’abord, il pourrait être lu comme une longue dissertation sur la notion de définition de situation, et sur la manière dont le fait de tenir une situation comme réelle unit les hommes dans un même monde. Dans le même temps, ce livre pose la question de la vérité, comme réalité existante en soi et de sa correspondance avec les définitions de situation.Dans le même ordre d’idée, un autre élément amené par cet ouvrage est un témoignage sur la tension forte entre la légitimité sociale et la légitimité personnelle dans la définition de la réalité. Il s’agit bien, au fond, de la question de la liberté et du compromis.Un dernier point est susceptible d’intéresser le chercheur dans ce livre, à savoir le développement d’une théorie implicite du changement, théorie orientée sur l’utilisation des faiblesses d’un système et sur la préservation de l’intégrité personnelle et, à travers la poésie, sur le maintien d’une certaine forme de liberté sociale permettant en commun l’expression d’une forme de vérité.M.O.
...et le vent reprend ses tours : ma vie de dissident.Vladimir Boukovsky, Ed. Robert Laffont, Paris, 1978, 404 pages.

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