L'imagination sociologique - de C. Wright Mills

C. Wright Mills un sociologue américain de l’après-guerre, connu, entre autres, pour une étude sur les cols bleus et cols blancs. Enseignant et chercheur, il entreprend à travers cet ouvrage de défricher, sans doute d’abord à l’usage de ses jeunes collègues, le sens, les écueils et les méthodes de travail personnelles d’un sociologue aimant son métier.
Le premier intérêt de cet ouvrage est de proposer une définition de la sociologie comme métier. La place qu’il lui attribue est à l’intersection entre l’expérience individuelle et les phénomènes historiques et sociaux. Il s’agit pour le praticien de déployer un véritable art, au sens médiéval du terme, une imagination sociologique susceptible d’apporter des éléments d’interprétation et de réponse aux questions posées par la difficile rencontre d’une expérience individuelle, forcément limitée, et de processus qui la dépassent. Cette vocation fait de la sociologie une discipline dont l’un des effets est de contribuer au changement, par sa portée explicative, laquelle lui donne une prédisposition à la posture militante, que l’auteur lui-même appelle de ses vœux. L’imagination sociologique décrite par C. Wright Mills est alors la conjonction des dons du sociologue et de son patrimoine d’expérience, de réflexions personnelles et de savoir. Elle est éminemment personnelle et absolument impossible à enfermer dans une institution ou un manuel de sociologie. Tout au plus peut-on en favoriser l’éclosion.Dans cette perspective, l’ouvrage expose en particulier les travers qui guettent une sociologie qui, toute à la recherche d’une légitimité transcendante, ferait l’économie de l’imagination sociologique. Deux chausse-trappes, en particulier, sont dévoilées : la « suprême théorie », d’abord, qui est en fait l’emballement du verbe sociologique devenu totalement autoréférentiel et coupé de la réalité et de l’expérience ; « l’empirisme abstrait », ensuite, qui est une démarche sociologique sans inspiration, pilotée par des considérations bureaucratiques et qui consiste plus ou moins à empiler des données pour se cacher derrière.Face à ces risques, C. Wright Mills milite pour une intégration des outils scientifiques à une véritable démarche d’imagination et de créativité, en particulier dans la formulation des problèmes. Du point de vue de la méthode, cependant, la connexion forte de l’expérience individuelle et des phénomènes sociaux, c’est-à-dire en fait, l’importance du contexte, l’amène à considérer la primauté des démarches de la sociologie historique mais aussi de la sociologie comparative dans la boite à outils du praticien. Mais C. Wright Mills ne s’arrête pas à ces considérations générales et, à la manière d’un vieil ouvrier, partage en fin d’ouvrage un certain nombre de conseils intéressants sur les habitudes qu’un jeune sociologue pourrait prendre pour se prédisposer à l’imagination sociologique et en faire son métier.Que l’on soit d’accord ou pas avec la vision que C. Wright Mills développe de la sociologie et de ses approches théoriques, cet ouvrage reste une référence, agréable à lire, par un praticien aimant son métier et soucieux de transmission. En ce sens, il s’agit sans doute d’un livre dont la lecture peut être très bénéfique pour un jeune chercheur ou un étudiant, qui aurait besoin au moment de formuler les questionnements qui le travaillent et détermineront une partie de sa carrière, d’un vis-à-vis bienveillant.M.O.L'imagination sociologiqueC. Wright Mills, Trad. de l'Anglais, Ed. La Découverte, Paris, 2006, 230 pages.

ImprimerE-mail