L'année où j'ai vécu selon la Bible

Aj_Jacobs_

 

Un Ovni venu des USA.

Pour expérimenter les conditions de survie en mer et en rendre compte, le Dr. Bombard n’avait pas hésité à s’embarquer et à se laisser dériver sur une embarcation de fortune. Dans la même veine, A.J. Jacobs a plongé pendant un an dans le monde de prescriptions de la loi juive dans L’année où j’ai vécu selon la Bible, tentant de les appliquer toutes et sans restriction aucune dans sa vie quotidienne.

Journaliste, issue d’une famille juive et peu pratiquant, l’auteur est un spécialiste du journalisme expérimental ; il a déjà fait l’expérience – qu’il a raconté dans un ouvrage – de lire l’Encyclopaedia Britannica de A à Z. Rien de bien sérieux, à première vue, d’autant que sa plume est facile et que son sens de l’autodérision parfaitement agréable.

Cependant, au fur et à mesure de sa plongée dans le monde de la Thora - vécue certes en franc-tireur et sans insertion communautaire fixe, mais vécue quand même - on est saisi par la profondeur de l’expérience de Jacobs. C’est en effet un changement de monde, de temps, d’anthropologie même, qui s’opère jour après jour sous les yeux du lecteur. Non que l’auteur ait trouvé explicitement la foi, mais par le fait que ce corps de règles apparait comme le médiateur d’un monde particulier, lequel assigne une place et une idée du bonheur à l’homme et que la simple pratique commence à ressusciter.

De façon étonnante, cet ouvrage illustre la postérité de deux concepts de sociologie des religions. Le premier est celui de « canopée sacrée » (Berger, 1990), qui rend compte de l’impression d’enveloppement complet de l’existence par le sacré dans les sociétés anciennes, de la même façon que la canopée du ciel enveloppe et surplombe l’existence terrestre. Il est indissociable d’une existence communautaire qui la transmettre et la rende plausible. Le second concept, qui a été proposé plus récemment, est celui d’« ombrelle sacrée » (Smith, 1998), qui évoque le micro univers sacré individuel dans un monde pluraliste. C’est à un va et viens constant entre ces deux pôles que se livre l’auteur, illustrant peut-être ici une réalité de fond qui dépasse le judaïsme.

Ce livre, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, répond aussi à des questions telles que « comment lapider les adultères à Central Park » ou « comment respecter les lois de pureté quand on vit avec une femme qui n’y souscrit pas » ? Au final, un livre très plaisant, qui se lit d’une traite, et bien plus profond qu’il n’en a l’air sous son apparente légèreté.

M.O.

A.J. Jacobs, L’année où j’ai vécu selon la Bible, Trad. de l’Anglais par Yoann Gentric, Editions Acte Sud, Collection Babel, Paris, 2010, 506 pages.

Travaux cités


 Berger, P. (1990). The Sacred Canopy - Elements of a Sociological Theory of Religion. New York: Anchor Books Editions.

Smith, C. (1998). American evangelicalism: Embattled and thriving. Chicago: University of Chicago Press.

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