Handbook of Early Christianity


SCommandez le ociologie et histoire des origines chrétiennes - présentation par l'auteur

Depuis plus d’un siècle, l’exégèse, au sens d’une lecture critique de la Bible, et particulièrement du Nouveau Testament, s’est enrichie de l’apport des sciences sociales. La compréhension des textes bibliques selon cette perspective inclut principalement l’histoire sociale, l’anthropologie, la sociologie ou les sciences économiques, outre l’analyse littéraire, la science politique, l’archéologie, la psychologie.

Par Paul-André Turcotte

 

Les auteurs font plus que décrire le milieu de vie ou le contexte historique des faits et gestes de Jésus, des apôtres ou des premières communautés chrétiennes. A leur propos et à titre d’exemple, Howard Kee a démontré comment six modèles de communauté ont progressivement pris forme dans le prolongement du message évangélique, confronté à des conditions de vie et à des cultures particulières. La question du leadership est au cœur de ces figures du christianisme premier, et son organisation est aussi variée que les façons d’exercer l’autorité.

De la même manière, nombre de passages néotestamentaires évoquent ou abordent directement des problèmes d’ordre économique. Il y a bien le partage des avoirs matériels ; il y a aussi la mendicité et le traitement du pauvre ou de l’esclave, les rapports entre les disciples de différentes conditions socio-économiques. Les pratiques et les positions d’ordre économique assument-elles simplement les façons de faire et de dire du milieu ambiant ou s’en distinguent-elles ? Dans ce cas, à quelle hauteur et, surtout, de quelle façon ?

Par ailleurs les premiers chrétiens étaient des convertis. Que signifiait la conversion selon qu’on était un Juif de Palestine, un Juif à Rome, un Grec à Athènes ou à Philippe ? Quel rôle ont joué les femmes et les relations de voisinage dans la conversion ? Si les femmes ont joué un rôle décisif dans la diffusion de la connaissance du message de Jésus, les brouilles entre voisins ont entraîné la délation des adeptes d’une religion qui ne reconnaissait pas inconditionnellement le caractère divin du pouvoir civil dans la personne de l’Empereur.

Contrairement à une idée largement répandue par Karl Marx, Friedrich Engels et les marxistes, les premiers chrétiens n’étaient pas d’abord des pauvres gueux, des hors-la-loi ou des esclaves. Ils appartenaient à toutes les couches de la société, mais surtout à la classe moyenne, dirions-nous aujourd’hui, constituée d’artisans et des commerçants. Ils avaient en commun, pour une large part, de disposer d’un capital symbolique élevé, notamment d’une grande capacité d’interroger le sens de la vie, individuelle et collective. Par-dessus tout ils avaient en partage d’être des urbains, de ville en ville, dans ce lieu de confrontations et d’échanges entre des gens aux origines et aux cultures les plus diverses. Jésus n’a-t-il pas commencé sa prédication à Capharnaüm, l’un des carrefours de l’empire romain et conséquemment ville cosmopolite par excellence ?

D’autres sujets sont esquissés, longuement discutés ou savamment argumentés dans le handbook qui entend faire le point sur une recherche foisonnante à souhait. Ce type d’ouvrage tient à la fois de l’encyclopédie et du manuel à l’intention des étudiants ou des enseignants en sciences sociales ou en sciences religieuses. Le style et l’écriture visent  à rendre accessible la synthèse des connaissances à un public plus étendu que celui des experts à qui s’adressent en priorité les recherches savantes. Deux livraisons de Social Compass ont préparé la confection de l’ouvrage, l’une sur la sociologie des origines chrétiennes (39-2, juin 1992) et l’autre sur sociologie et Bible (46-4, décembre 1999). A quoi s’ajoute un dossier sur le christianisme premier dans Sociology of Religion (58-4, hiver 1997). Ce sont les toutes premières collections d’études de sociologie historique ayant pour objet les écrits bibliques. Le numéro thématique de 1992 rappelle les essais de ce type remontant aux classiques de la sociologie moderne, spécialement avec Friedrich Engels, Max Weber et Ernst Troeltsch.

De part et d’autre, la lecture des origines chrétiennes est centrée sur la naissance et le déploiement du mouvement Jésus et son inscription dans l’histoire. Qu’est-ce à dire ? Les gestes et paroles de Jésus puisent leur source dans une expérience spirituelle exceptionnelle, dont les répercussions s’étendent à l’ensemble de la société, y compris le domaine strictement religieux. Il s’agit d’une création originale, à plus d’un titre, et qui réussira à changer le cours de l’histoire. Mais encore fallait-il qu’un message et une pratique de nature prophétique prennent corps avec des cultures et des institutions. Cet angle de vue est endossé par le handbook, mais sans expliciter l’événement Jésus dans les termes du charisme, ce dont les livraisons de Social Compass avaient su rendre compte.

On l’aura compris, la lecture des sciences sociales fait ressortir des éléments concrets qui ont trait à la vie quotidienne des premiers chrétiens. Ces éléments sont autant de vis-à-vis des questions et problèmes actuels autour de la pertinence de la vision chrétienne des choses par rapport à un monde qui l’ignore, la refuse ou la confine à une conviction personnelle dont l’influence se réduirait à la vie privée. Ce questionnement était partagé par Ernst Troeltsch, ce qui l’amena à prolonger l’analyse critique des origines chrétiennes jusqu’au dix-neuvième siècle, en privilégiant les rapports entre société, religion et économie dans le discours social, y incluant les systèmes philosophiques ou théologiques des Eglises et groupes relevant du christianisme. A la même époque, Walter Rauschenbusch procéda à un exercice similaire, mais avec un cadre de référence exclusivement marxien et en lien avec l’humanisation des conditions ouvrières à New-York. 

Cet ouvrage s’insère dans une trajectoire de déprivatisation de l’expérience religieuse et de son affirmation publique. Ce déplacement interroge les institutions, spécialement le lien du croyant ou du mal-croyant aux Eglises. Il invite, indirectement certes, à modifier le contenu de la prédication, à repenser ou à réévaluer les énoncés hérités de la tradition, qu’elle soit catholique ou d’une autre confession chrétienne. C’est que la réactualisation d’une tradition comporte une interprétation, laquelle mène à un positionnement pratique. Ce peut être, parmi les possibles, le calque des prescriptions ou des faits tirés des origines, la focalisation sur les modalités de la pédagogie ou sur la simple rectitude doctrinale, le retour massif aux pratiques rituelles, émotionnelles ou sacramentelles. On peut lire les études réunies dans le handbook, avec la préoccupation d’arrimer une sensibilité spirituelle à l’interaction entre éducation, culture, expérience religieuse et religion organisée. Ceci dit, l’objectif du collectif reste au prime abord la connaissance configurative des acquis ouvrant à la poursuite de la recherche. 

L’ouvrage de référence qu’est le handbook fournit un instrument pouvant servir à nourrir des visées diverses. L’instrument renvoie à des questions, tout actuelles soient-elles, qui sont formulées dans les termes des défis posés aux premiers chrétiens agissant dans la suite de leur maître et de ses disciples. A distance va dans le même sens le renouvellement, depuis une trentaine d’années, du discours théologique sur la Trinité. Ce sont des volets, parmi d’autres, de la pensée chrétienne n’hésitant pas à mettre en vis-à-vis la tradition historiquement située et la dynamique socio-religieuse du monde moderne, quitte à en critiquer les limites et détournements. Une théologie ecclésiocentrique, centrée sur l’exercice des ministères et la réception morale, aura été mise à mal, faute d’avoir consenti à se redéployer en fonction des divers contextes actuels tout en puisant aux origines mystiques. C’est ce qu’ont saisi, depuis un bon moment déjà, des Eglises ou communautés chrétiennes auxquelles appartiennent la majorité des contributeurs du handdbook. Ceux-ci sont des scientifiques sociaux qui ont su faire leurs les méthodes d’analyse et les connaissances du monde antique. Ces connaissances permettent de raffiner celles du monde chrétien des origines. La démarche est revendiquée par des chrétiens de diverses allégeances confessionnelles et des non-chrétiens. Elle détourne de la sacralisation des textes fondateurs, en en faisant des références intouchables et autodéterminantes de façon absolue. Cela vaut pour quelque religion que ce soit.

Paul-André Turcotte
Paris, février 2010.

Note : Les années 1990, celui qui allait devenir le pape Benoît XVI a soutenu le développement et la pertinence de l’apport sociologique à l’exégèse biblique. Jean Séguy a procédé à une longue note critique du handbook pour le compte des Recherches de Sciences Religieuses. Elle est restée inachevée : l’auteur est décédé avant de terminer la rédaction du dernier point. Les trente à quarante pages manuscrites ne mériteraient-elles pas d’être saisies et publiées ?


Anthony J. BLASI, Paul-André TURCOTTE et Jean DUHAIME (dirs), Handbook of Early Christianity. Social Science Approaches, Walnut Creek, New-York et Oxford, Altamira Press, 2001, XXVII + 802 p.


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