The Rise of Christianity

Comment, en moins de quatre siècles, le christianisme est-il devenu la religion dominante de l'Empire Romain ? Le point de vue d'un sociologue de la religion dans la perspective de la théorie des choix rationnels.

Recension de l'ouvrage de Rodney Stark The Rise of Christianity: how the obscure, marginal Jesus movement became the dominant religious force in the Western world in a few centuries.

 

Par Matthieu Ollagnon

 

 

Comme tous les commencements, on attend des débuts du christianisme qu’ils renseignent sur la nature profonde du phénomène chrétien. En arrière-plan, également, l’admiration pour les premières communautés et le fruit qu’elles ont donné n’est pas sans s’accompagner d’un intérêt pour les stratégies qui les ont conduits à une telle extension. A ce titre, la façon dont l’empire romain a été gagné au christianisme est une question récurrente. L’ouvrage de Rodney Stark se place dans cette perspective : il entend développer une compréhension argumentée des processus qui ont rendu l’empire romain chrétien en moins de quatre siècles.

Le point de vue est celui d’un sociologue des religions, promoteur de la théorie des choix rationnels, face à un objet distant de 1500 ans. A ce titre, l’apport de sa discipline est pour Stark moins dans une concurrence avec l’histoire traditionnelle que dans la mobilisation de toute une série d’outils conceptuels développés par  la sociologie dans des contextes les plus divers. Leur emploi permet d’inférer, là où manque la clarté des événements, des processus qui ont effectivement eut lieu. Il s'agit de, comme l’écrit l’auteur, de « combler les blancs ». Le propos procède alors par une dizaine d’exposés, un par chapitre, abordant un à un divers aspects de l’expansion du christianisme.

Un premier chapitre pose l’objet et évoque le différentiel considérable entre un christianisme commençant selon Stark avec un millier de fidèles en 40, soit 0,0017% de la population et l’Eglise installée et majoritaire des années 350, dont il évalue la taille à 56% de la population. Il en déduit surtout que le christianisme primitif s’est, pour atteindre cette ampleur, développé à un rythme de 40% de fidèles supplémentaires par décennie. L’auteur ne manque pas de repérer une corrélation avec un groupe comme les Mormons, qui vivent depuis le siècle dernier des progressions de cet ordre. De là, le vis-à-vis mormon est plusieurs fois invoqué dans la suite de l’ouvrage.

Stark remarque dans un second chapitre que le christianisme s’est développé, non pas dans les classes populaires ou serviles, mais par les réseaux des classes moyennes et supérieures. Il introduit une distinction entre les sectes, comme sous-groupements d’intensité greffés sur un rameau religieux existant, et les cultes, comme nouveaux groupes religieux autonomes et séparés. Il suggère que les cultes ont comme caractéristique principale de recruter leurs membres dans les classes supérieures, plus ouvertes à la nouveauté et à la remise en question de l’existant. Dans cette perspective, l’absence de revendication politique attachée au christianisme naissant - qu’une diffusion essentiellement populaire et servile n’aurait pas manqué, selon Stark, de charrier - en a fait pour l’autorité romaine plus un mouvement religieux illicite tardivement pris en compte qu’une menace appelant une coercition de grande ampleur.

Un troisième chapitre, proprement orienté par la théorie des choix rationnels, pose la question de la conversion des populations juives de l’Empire. Le propos en est simple : les juifs hellénisés, disséminés dans tout le bassin méditerranéens, vivaient une tension forte entre leur monde juif d’origine - en particulier pour ce qui était du respect de la Loi dans un environnement grec – et le monde gréco-latin, au sein duquel ils restaient, tant qu’ils n’avaient pas fait le choix de l’assimilation complète, des corps étrangers. Le christianisme représentait pour eux, selon Stark, le compromis le plus rationnellement adapté à leur inconfort, en réunissant la continuité du monothéisme juif et l’abandon de la Loi rituelle.

A cette hypothèse, Stark ajoute celle d’une diffusion privilégiée par les réseaux familiaux et de proximité : le christianisme se serait diffusé de proches en proches, par une christianisation progressive de l’environnement social des membres de la diaspora. C’est-à-dire que, dans un environnement pourtant païen, le processus de conversion aurait été porté par des gens qui auraient été des proches les uns pour les autres.

Un quatrième chapitre développe une hypothèse audacieuse : le christianisme aurait permis aux chrétiens de mieux résister que la population païenne aux épidémies majeures des IIèmes et  IIIème siècles, d’augmenter en conséquence leur ratio dans la population générale et, en plus, de gagner de nouveaux convertis. Stark s’appuie sur deux propositions : un meilleur soin des uns pour les autres, conduisant à un différentiel de mortalité d’avec les païens, ainsi que d’une réponse à la question du sens des épreuves beaucoup plus cohérente et consolante que celle du paganisme. En ce sens, les épidémies et catastrophes diverses auraient fourni aux chrétiens une opportunité d’expansion dans un vis-à-vis avec le paganisme dont ce dernier serait sorti affaibli.

Un cinquième chapitre revient sur le rôle des femmes dans l’expansion du christianisme. Sur ce point, Stark est catégorique : dans un monde antique misogyne, maintenant la femme au rang de mineur et tolérant l’infanticide des filles, le christianisme serait apparu pour les femmes antiques comme un espace de liberté et de reconnaissance. L’auteur ajoute que ceci a conduit l’Eglise à être une société fortement féminine dans une société souffrant, infanticide oblige, d’un déficit constant de femmes. Un certain nombre de conversions dites « secondaires » auraient été le fait de maris païens christianisés par leurs femmes et d’enfants éduqués ainsi par leurs mères.  Stark ajoute que le refus de l’avortement et de l’infanticide ont également corrélativement augmenté la population chrétienne ainsi que sa féminisation.

Un sixième et un septième chapitre traitent de la ville antique et du chaos culturel et social qu’a entraîné, selon Stark, l’unification de l’œkoumène sous la férule de Rome. Dans ce contexte, fait selon Stark de désintégration des liens communautaires, de catastrophes récurrentes et de bouleversements culturels, le christianisme se serait répandu par les villes à partir de l’épicentre hiérosolymitain. Dans une situation de promiscuité et d’hétérogénéité ethnique, il aurait constitué un élément d’unification et le catalyseur de l’émergence d’une nouvelle société commune. En ce sens, il aurait eu un effet de revitalisation d’une société antique en voie de désintégration.

C’est dans un huitième chapitre qu’une des questions récurrente concernant l’expansion du christianisme est posée : celle des martyrs et de leur rôle. En premier lieu, Stark remarque que leur nombre est, selon lui, faible, de l’ordre du millier. Ces martyrs, de plus, auraient été selon lui essentiellement des responsables de l’Eglise, le pouvoir romain ayant traité le christianisme comme une quelconque religion païenne de l’époque, vivant par une hiérarchie  qu’il aurait suffi de décapiter.  Dans la perspective de la théorie des choix rationnels, cependant, ces persécutions auraient contribué à légitimer le message chrétien, tout en réduisant le problème des « cavaliers seuls » bénéficiant des apports de l’Eglise sans en payer le prix humain, social ou financier. Mais Stark remarque surtout que les persécutions ont commencée au moment où disparaissaient la première génération de chrétiens, celle qui attendait le retour du Christ sur terre, conduisant ainsi à ce qu’il appelle un phénomène de « grande déception ». Les martyrs auraient, par leur supplice et leur courage reconnu par tous, contribué à manifester une atmosphère eschatologique qui aurait permis de dépasser cette « grande déception », qui est selon Stark un obstacle majeur des religions débutantes.

Les communautés chrétiennes, selon Stark, ont également bénéficié d’une tendance générale du paganisme, qui aurait été affaibli par un pluralisme confinant à l’émiettement. Ce mouvement se serait accompagné d’une évolution qui aurait poussé les fidèles à préférer moins de dieux ayant un « champ » plus large à plus de dieux au « champ » restreint. Stark observe de plus que les dieux païens ne créaient pas d’Eglise, mais entretenaient plus un rapport organisé selon le mode de l’offre et de la demande, chaque croyant opérant un panachage singulier. Le culte (au sens commun) en lui-même existait par les prêtres et la hiérarchie. A contrario, le Dieu monothéiste est exclusif et l’existence du culte est portée par une communauté dont les membres n’ont pas d’autres engagements. Cette dimension communautaire, suggère Stark, a porté la foi, l’engagement et le courage de ses membres, leur donnant un avantage comparatif par rapport à des religions païennes unissant formellement, administrativement, la cité, mais qui n’étaient plus créatrices de communauté. L’intensité communautaire des chrétiens à eu raison, pour Stark du paganisme et des persécutions, en contribuant à maintenir un haut degré de motivation des fidèles.

Stark clôt son propos par une hypothèse sur les contenus du christianisme, qui en renversant totalement le rapport à la divinité, la présente comme proche, aimante et concernée par les destins individuels.  Plus encore, il suggère que ce renversement s’est étendu à la société toute entière et a conduit à humaniser un monde romain saturé de violence. Dans les deux cas, le christianisme aurait rencontré une attente diffuse et profonde de l’homme antique. D’un certain point de vue, l’on ressent à la lecture de cet ouvrage comme une forme d’inéluctabilité à la christianisation de l’Empire. De la même façon qu’un ADN peut donner forme à un super prédateur adapté à la domination de son environnement, le christianisme, en entendant ici le message chrétien déposé dans une communauté précise, y apparaît un peu comme une forme de code supérieur, voué à se reproduire et à submerger le monde païen. D’une sélection naturelle des idées, comme codant la réalité sociale et les rapports humains, peut-il procéder une sélection des religions et des cultures ? Et qu'en est-il du christianisme actuel ?

La principale question, dans cette veine, est celle de la pertinence de la théorie des choix rationnels appliqué à cet objet, non pas comme outil généreusement employé, mais comme paradigme. Il est clair que, dans l’ouvrage de Stark, cette théorie rend effectivement compte de la plus grande partie des processus évoqués. L’enjeu est qu’elle en rend peut-être compte imparfaitement. La théorie des choix rationnels se fonde avant tout sur l’idée d’une conscience apte à juger ce qui sera le mieux pour elle en fonction de certaines fins. Ainsi, L. Iannaconne, un proche de Stark, rend-il compte de la force des églises strictes, c'est-à-dire celles qui imposent un fort coût d’entrée à leurs membres (comme se vêtir en orange, se raser la tête ou s’abstenir de viande) par le fait qu’elles empêchent ainsi les moins disposés à payer, et donc les moins motivés, de venir. Ainsi, explique-t-il, ce qu’il appelle les « biens religieux », l’intensité du croire et la communauté, sont ils portés à leur maximum. C’est-à-dire que ces groupes religieux sont particulièrement calibrés pour ceux qui recherchent une haute intensité communautaire. Rien n'indique qu'il s'agisse de l'unique ordre de motivation.

Une grande partie des mystiques chrétiens, par exemple, est engagée dans une démarche qui ne porte pas seulement sur la satisfaction rationnellement conduite d’un besoin rationnellement déterminé, mais dont l’objet est une ré-orientation de la rationalité elle-même. On ne trouve nulle part de meilleure illustration de ceci que dans la vie d’un certain nombre de mystiques catholiques et en particulier dans l’expérimentation de la « nuit obscure ». Cet état est décrit dans la littérature catholique comme une forme de privation de toute satisfaction sensible ou spirituelle, c’est-à-dire de tout élément qui pourrait se présenter à la conscience et, en étant désirable ou repoussante, positive ou négative, orienter rationnellement sa volonté. Cette même littérature, dont Mère Thérésa a fourni un exemple récent, décrit que la sortie du cycle cause/satisfaction/insatisfaction s’accompagne d’une obligation de tenir un choix par la foi, c’est-à-dire en lui-même et en toute confiance vis-à-vis de la divinité. Nous sommes ici au-delà du choix rationnel, dont la rationalité dépend en dernier ressort de l’harmonie ou non avec un choix premier. La description des mystiques est celle de la détermination du choix premier lui-même. La question est alors de savoir comment la sociologie peut-rendre compte de cette expérience, ou du moins de ces conséquences.

Stark ne renie pas l’altruisme et autres motivations supérieures et ce faisant, il laisse implicitement la place à cette question des choix premiers. Là où l’emploi de la théorie des choix rationnels aurait mérité quelque complément, c’est sur l’articulation de ce choix premier et des choix secondaires, rationnellement construits. Se pose, à la lecture de cet ouvrage, la question de l’espace laissé aux relations entre virtuoses et multitude.

Stark démontre que le christianisme a opéré un renversement de la rationalité du monde antique. L’outil majeur, pour lui, est la communauté, comme espace de relations interpersonnelles fortes où peut s’exprimer cette nouvelle rationalité, en l’occurrence la rationalité chrétienne. La christianisation du monde romain n’est pas alors une conversion de l’empire, mais une extension  de la communauté aux dimensions du monde romain. Il y a transformation et destruction d’un monde. Une question centrale, que Stark n’aborde pas, est de comprendre, non pas comment les premières communautés se sont étendues, mais comment les premiers chrétiens ont créé ces communautés et comment ont-ils articulés l’expérience intime et la mise en forme sociale naissante. Une question subsidiaire l’accompagne : le christianisme s’est-il seulement propagé à partir d’un fondateur circonscrit dans le temps, comme la simple répétition d’un message porté par une communauté ? Quelle est la place pour l’expérience mystique, quelle est la place pour les saints et les fondateurs qui ont, à de très nombreuses reprises, non pas seulement réactualisé le message chrétien au regard du temps, mais très vraisemblablement puisé à une source où leur rationalité même a pu être réorientée ?  Une dernière question, enfin, vient avec cet ouvrage. On ne peut contester que les hommes agissent et décident rationnellement en fonction des fins qui sont les leurs. Mais ne peut-on émettre l’hypothèse que cette tension dans la société entre différents choix ultimes, et, en derniers lieu, entre différents ordres de rationalités, se retrouve à l’intérieur des communautés chrétiennes et, au-delà, à l’intérieur du fidèle même ? La communauté ne serait-elle pas médiatrice pour l’individu d’un processus qui se passe à l’intérieur de lui-même ? La question reste ouverte.

Matthieu Ollagnon Septembre 2010

 

The Rise of Christianity: how the obscure, marginal Jesus movement became the dominant religious force in the Western world in a few centuries, Rodney Stark, HarperCollins, New York, 1997, 246 pages.

 

Pour citer cet article :

Matthieu Ollagnon, Recension,The Rise of Christianity: how the obscure, marginal Jesus movement became the dominant religious force in the Western world in a few centuriesRodney Stark, La Lettre de l’AFFRESS n°2, Septembre 2010, http//www.affress.fr

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