La condition de la femme africaine face à la domination masculine et à la précarisation économique

Présentation de l'ouvrage de  Mark Paul Diyammi ,Gender Antagonism and Social Change in a Patriarchal Community: The Iraqw Case in
Northern Tanzania - Female Struggle against Gender Inequalities
.

La condition de la femme africaine est devenue une préoccupation, relativement selon les régions, les ethnies et les religions du vaste continent. Dans cet esprit, le sociologue Mark Diyammi s'attaque à l'antagonisme entre le masculin et le féminin chez les Iraquois, une société patriarcale du nord de la Tanzanie.

Par Paul-André Turcotte

 

 

 

En avant-propos, le texte qui suit a servi de référence à la rédaction de la préface de l’ouvrage de Mark Paul DIYAMMI, Gender Antagonism and Social Change in a Patriarchal Community : The Iraqw Case in Northern Tanzania. Female Struggle against Gender Inequalities, (Berne et alii loci, Peter Lang, 2008). La présentation de cette publication entend dégager sa portée du point de vue des enjeux de société et des façons de les saisir pour en rendre compte aux fins d’une action de reconstruction sociale.

La condition de la femme africaine est devenue une préoccupation, relativement selon les régions, les ethnies et les religions du vaste continent. Dans cet esprit, le sociologue Mark Diyammi s'attaque à l'antagonisme entre le masculin et le féminin chez les Iraquois, une société patriarcale du nord de la Tanzanie.

L'étude a le mérite de ne point se focaliser sur la condition féminine, ni sur la domination masculine, conséquemment d'éviter la charge ou idéologique ou culpabilisante. L’angle de vision, essentiellement celui des rapports entre production économique et production sociale, s’avère en mesure de saisir la complexité du problème. Cet objectif est atteint grâce à la démarche de compréhension dont la sociologie cadre l'examen anthropologique et la description ethnologique.

Le contact avec l'Occident, et ce depuis le temps de la colonisation européenne, est venu renforcer l'antagonisme de genre chez les Iraquois de la Tanzanie. Avec la précarisation économique, la femme reste porteuse de la tradition, assure la continuité de l'identité culturelle, tandis que la domination masculine, elle, perd du terrain et cherche une compensation à ce recul dans un contrôle accru de la sexualité féminine. Les déplacements mettent en cause les structures socioculturelles et institutionnelles héritées de la tradition, et à ce titre, censées remonter à la nuit des temps. Or, les rapports de genre, hier comme aujourd’hui, appartiennent aussi bien aux formes symboliques de la vie quotidienne, dont la forme symbolique par excellence est le langage. Dans le cas des Iraquois, un discours féminin s'invente dans la mobilisation contre la violence symbolique masculine. Ce faisant, un processus émerge, lequel met à mal les statuts homme-femme hérités de la tradition. Alors que les assises du rôle de chef de la maisonnée se fragilisent, la maternité nourrit davantage qu'auparavant la référence métaphorique du discours social et politique. L'analyste rend compte de cette tension dynamique dans les termes de l'anthropologie classique et ceux apparentés au « sexe social », ce concept redevable aux féministes américaines.

 

L’analyse accordée à la problématique esquissée recourt à l’observation participante vieille de plus de quarante ans d'âge, soit celle des socialisations successives, combinées à la pratique pastorale en tant que prêtre catholique. Aux faits rapportés comme à distance, objectivés donc, se joint le récit, plus subjectivé, du vécu des interlocuteurs, avec ses anecdotes, ses mots juteux, ce concret de la vie au quotidien. Au service d’un exercice à plusieurs tiroirs importent les compétences linguistiques, culturelles ou redevables à l'appartenance ethnique, en ayant soin de ne pas tomber dans le piège d'une anthropologie fermée sur la description ethnologique. Diyammi, en bon sociologue qui retrace la genèse d'une question, et de la sorte procure de la densité au propos, justement dans ce qu'il a d'actuel, n'hésite pas à confronter la connaissance anthropologique aux classiques de la sociologie moderne que sont Engels, Durkheim, Weber et Simmel. Ces classiques sont revisités, en lien avec l'un ou l'autre point d'une situation particulière ou d'un problème spécifique. De la sorte l'examen gagne en cohérence interne et en capacité de configurer une réalité combien tentaculaire. Cette dernière est appréhendée par couches ou niveaux de connaissance, d’une connaissance typiquement  concentrique. A cette fin, des enquêtes, en sus de l'observation participante, sont exploitées sciemment, et le souci de la conceptualisation s'avère constant.

En synthèse et en ce qui concerne la méthode, Diyammi, en raison de sa capacité de poser des questions de fond, est amené à décortiquer la complexité dans une analyse configurative et transdisciplinaire. Une telle analyse dispose d'outils de compréhension en vue de l'action, ce pour quoi la démarche d'intelligence des choses de la vie exige de passer par l'épreuve de la comparaison et du détour, entendons par le chemin, signalé ci-dessus, de l'histoire et de la théorisation. L'analyste a su interroger le fonctionnement du quotidien et tout à la fois remonter jusqu’à l'histoire coloniale et post-coloniale. La genèse historique, l'ethnographie anthropologique et la théorie sociologique se conjuguent, mais sans confondre les points de vue. La consistance du propos tient à l'interrelation de ses trois composantes. Bref, il s'agit d'une leçon de sociologie, celle pratiquée non comme une discipline mais comme une perspective, celle des rapports sociaux centrés sur les acteurs, et dont le creuset peut être aussi bien l'histoire que l'ethnographie du quotidien.

Les changements socioéconomiques et les heurts entre hommes et femmes sont traités autour de la famille. Le traitement s’attache aux modalités de la gestion des conflits familiaux et interethniques, dont il retrace avec soin la genèse et le déploiement. Les relations conflictuelles en question dépassent l'aire de l'antagonisme de genre, lequel néanmoins prend place au centre de la vie en société, au fil du quotidien apparemment banal. Au sein de la grande famille et dans les rapports interethniques, les rites de réconciliation interviennent, qui ont pour fonction de ressouder le lien social. De façon transversale sont cernés la nature, le fonctionnement et la portée de la domination masculine, de même que les conditions de la précarisation matérielle de la femme, dont les effets se répercutent sur la vie sociale entière. Du coup des valeurs traditionnelles se déplacent, à la faveur tantôt de leur éclipse, tantôt de leur résurgence. Les analyses croisent le changement social et les relations entre le masculin et le féminin, avec ce que cela comporte de domination interactive et d'expression symbolique. Ainsi les changements socio-économiques sont saisis en rapport aux structures sociales, à quoi se greffe le concept de conflit, avec sa double face, soit d'être un facteur de premier plan dans la dynamique sociale et, en corrélation, de forger du lien social. Ce sont à la fois les transactions du conflit et les conflits de la transaction, avec affrontements et rites de conciliation, au sein de la famille ou dans les rapports interethniques.

L'auteur appartient à la génération qui a connu de près la tradition d'une culture et, tout autant, les bouleversements d'une modernisation galopante. Entre tradition et modernité consentir aux défis de l'histoire, voilà ce qui traverse l'étude du sociologue et anthropologue Diyammi. Elle vaut, en résumé, tant par la méthode, génétique et configurative, que par la connaissance renouvelée de la condition féminine en vis-à-vis de la domination masculine, sous l’égide d’une interrelation sociale à caractère symbolique et non seulement économique. Tout à la fois les analyses fortement documentées suscitent des questionnements à poursuivre, en particulier sur les rapports entre les continuités et les discontinuités dans les changements aux conséquences sociales décisives. Le mouvement de cette espèce, y compris ses conditions sous-jacentes, stimule le travail de la religion sur elle-même, en priorité sur ses représentations et son fonctionnement, ses pratiques et interactions.

Tel d'autres études dépassant la simple description factuelle ou ne se confinant pas à défendre des intérêts particularistes et des vues idéologiques, la recherche de Diyammi, intellectuellement rigoureuse et humainement sentie, vient confirmer la nécessité du travail des sciences sociales sur les cultures et institutions africaines. L'avancement de l'inculturation africaine du christianisme, parmi d’autres questions de l’heure, est concerné par la démarche combinant la distance empathique et la compréhension interprétative en vue d'une action de changement. Les deux attitudes éloignent du dialogue de sourds, convergent vers la prise en charge de la reconstruction sociale. Dans la poursuite de ce défi, la théologie ou la philosophie ne saurait suffire, pas plus d'ailleurs que l’utilisation de techniques d'ordre psychosocial ou autre. La tentation de s'y confiner n'échappe pas à des intervenants, même à des intervenants religieux. La focalisation sur l'action pastorale a également ses limites et détournements, qui s'apparentent à ceux propres à l'application d'un programme. De part et d'autre font défaut les outils pour une réflexion critique appelée à questionner son insertion et son activité pour en accroître une efficience qui soit à plusieurs dimensions et aux horizons ouverts.

Question ouverte : Le code socioéconomique ne produit-il pas des effets significatifs sur les relations de l'être humain avec le divin, spécifiquement sur ses représentations et, de là, sur les nécessaires médiations socioreligieuses, sur les déterminations et concrétisations de l'éthique sociale? En retour, les différentes versions de la religiosité marquent les rapports au sacré et leur influence sur les relations sociales, incluant ses aspects économiques. Par exemple, des transactions conflictuelles sont possibles entre les médiations du prêtre ou du sorcier, ce magicien pouvant communiquer avec le sacré de la religion cosmique, d’une part, et, d’autre part, la parole du prophète qui, fort d’une expérience spirituelle et humaine hors du commun, appelle à changer les fondements des rapports interpersonnels et leurs liens avec les nécessités de la vie. En vis-à-vis prend place l’exemplarité du mystique pour qui comptent en priorité, sinon exclusivement, l’expérience spirituelle et le déploiement de ses racines, gage d’authenticité, quitte à considérer les médiations comme un mal nécessaire en raison de la faiblesse humaine.

La figure historique du christianisme qu’est le catholicisme, comme religion organisée et modalité particulière de la religiosité évangélique façonnant une culture, recherche activement l’agencement des différentes versions de l’expérience humaine de la relation au sacré. L’harmonie dans la reconnaissance de la distinction, source de tensions continues, est loin d’échapper, de soi, à la volonté du clerc de systématiser dans une totalité gérable à sa mesure. Ce faisant, ce clerc risque fort d’être confronté à la question du prophète et à la radicalité du mystique, engagés, eux, à établir le vrai christianisme. Aux uns et aux autres la façon catholique rappelle l’exigence de composer avec la fragilité humaine et son corollaire, la stratégie de la progression dans la conversion, personnelle et sociétale. Dans le même sens s’inscrit la fonction thérapeutique, spécialement dans la pratique communautaire des rites. Il en va ainsi depuis que le message des Evangiles est affronté aux conditions de l’être humain, notamment à sa liberté et aux aspects bruts de l’existence. En filigrane, certes, les analyses de Diyammi remuent, à nouveaux frais, de ces dynamiques et questionnements, récurrents qu’ils sont depuis les premiers christianismes, aux confluents de la réflexion philosophique, de la quête de sens, des mouvements et contraintes de l’histoire.

Paul-André Turcotte

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