L'impératif hérétique : les possibilités actuelles du discours religieux

Dans le contexte moderne, quelles stratégies cognitives adopter pour conduire ses choix en matière d'expérience religieuse et de foi?

Une réflexion pré-théologique conduite dans la perspective des sciences sociales de la religion et de la sociologie de la connaissance.

Recension de ouvrage de Peter Berger L'impératif hérétique - les possibilités actuelles du discours religieux

Par Matthieu Ollagnon

 

Dans une société traditionnelle, les réalités cognitives se présentent à la conscience dans un continuum relativement stable. La conviction intime que les choses sont ce qu'elles sont est ancrée à la fois dans un rapport d'expérience directe, le plus souvent avec la nature, et dans une forme plus ou moins prononcée de consensus social. La réalité y est perçue comme évidente et indépendante des hommes qui l'entretiennent : l'opportunité ne se présente donc qu'exceptionnellement, au cours de la vie humaine, de la soumettre à interrogation.

Cet état de fait renvoie au concept de structure de plausibilité, développé par Peter Berger. Celle-ci est une configuration sociale qui supporte et facilite, voire promeut, une croyance particulière sur la nature de la réalité. Pour une réalité cognitive, pouvoir se reposer sur une structure de plausibilité est un élément contribuant à lui faire perdre, pour ceux qui y croient, son caractère artificiel et entretenu au profit d'un caractère d'évidence naturelle. A ce titre, les sociétés traditionnelles sont le plus souvent caractérisées par des structures de plausibilité à tendances monopolistiques et unitaires.

Les conditions modernes de la conscience sont tout à fait différentes. Le pluralisme, que ce soit celui des options religieuses, des communautés ethniques ou des possibilités techniques, conduit à une fragilisation des structures de plausibilité. Celles-ci perdent peu à peu leur caractère d'évidence totalisante surplombant le cadre de la vie individuelle. Des choses aussi variées que la conception du monde, l'appartenance religieuse ou les économies d'énergie ne sont plus des données extérieures imposées et entretenues par la réalité sociale. L'individu ne pouvant plus trouver de réponses prescrites par une structure de plausibilité unique est tenu de déterminer en son for intérieur l'objet de ses préférences. De ce fait, la modernité est un processus de subjectivation, caractérisé et produit par la nécessité croissante de devoir faire des choix dans de plus en plus d'aspects de la vie. La faculté de choisir est de moins en moins laissée en repos et est obligée de se disperser sur une multitude d'objets. C'est ce que Berger appelle l'impératif hérétique, hérétique au sens originel du terme, le grec herrein, choisir. L'objet de cet ouvrage est d'en étudier les conséquences et les diverses stratégies possibles pour s'y adapter dans le domaine religieux.

Les religions traditionnelles, structures de plausibilité par excellence, médiatisaient un monde cognitif de telle façon que puisse lui répondre, chez l'individu, une forme de conviction intérieure. Ces religions se trouvent désormais jetées sur un marché ouvert, où l'expérience qu'elles proposent est remise en cause par l'architecture même du monde social. Il ne s'agit plus de persuader le fidèle d'exercer sa liberté dans les termes de la vision du monde portée par les Eglises, mais de le convaincre de la plausibilité de ce monde, et ce au milieu d'une concurrence farouche. Berger se place ici dans une optique de service à la communauté chrétienne ; il mobilise ses outils sociologiques d'intelligence du réel pour tenter de répondre à la question suivante : Dans ce contexte incertain, quelles stratégies cognitives adopter pour conduire ses choix en matière d'expérience religieuse et de foi ?

Trois options lui apparaissent possibles, et renvoient à des expériences historiquement marquées : l'option déductive, l'option réductive et l'option inductive. L'objet de ce livre est de les mettre en perspective.

L'option déductive est centrée sur la réaffirmation du cadre dogmatique et communautaire. Elle se place, presque par nature, dans une perspective de rupture vis-à-vis des conditions de la conscience moderne. Son objet implicite est de retrouver cette forme d'homéostasie naturelle possible dans les sociétés traditionnelles permettant la congruence entre conviction intime et cadre communautaire. Elle repose sur un moment de conversion, une forme de retournement de l'être que l'auteur appelle, à la suite de Søren Kierkegaard et de Karl Barth, le saut dans la foi. L'être humain, souvent face à l'échec de sa vie, fait son chemin de Damas et adopte en bloc la totalité du cadre communautaire et dogmatique. Dans ce renouvellement, tout est réinterprété au regard de la nouvelle structure de plausibilité : tout est déduit de ce saut dans la foi, d'où le nom de cette option. L'essentiel est, ensuite, surtout de tenir ce retournement sur la durée.

Berger souligne cependant que l'option déductive est légèrement différente dans sa nature d'une simple réappropriation de la tradition. Se focalisant sur l'ensemble de symboles, de pratiques et de convictions, qui sont au bout de ce chemin qu'est l'histoire de l'Eglise - c'est-à-dire sur des produits - elle conduit à faire l'impasse sur ce chemin lui-même, c'est-à-dire sur des processus.

Le risque de cette stratégie est de réifier le produit d'un parcours communautaire fait par d'autres plutôt que d'investir les conditions de la continuité des processus qui sont à l'origine de ce résultat que l'on réaffirme. Berger ajoute que cette réification doit être entretenue comme un isolat dans un tissu social animé par la vie. Elle tend ainsi au renfermement des communautés sur la réaffirmation d'une définition de la réalité. La critique principale de Berger porte cependant sur l'usage de la liberté, déployée sur un seul choix de fond ouvrant, en fait, sur la sujétion à un appareil symbolique. Dans cette perspective, on peut envisager de sauter dans la foi, mais sans intelligence de la liberté, comment savoir où sauter ? Comment savoir à quel Dieu se remettre si n'est pas construite dans l'expérience une conviction intime que telle tradition est bonne et non une autre ?

L'option réductive, elle, place les conditions de la conscience moderne comme référent ultime. C'est de la confrontation à celle-ci que va être déduit le degré de validité des affirmations et des expériences religieuses. Berger remarque que le premier effet d'une telle approche est une certaine obsession de la « démythologisation », ce que confirme une réflexion sur les travaux du théologien Rudolf Bultmann.

La démythologisation repose sur une vision de l'homme agissant au sein d'un univers hermétique, dont les causalités renvoient en vase clos les unes aux autres. Berger souligne cependant que l'expérience du religieux est le plus souvent celle d'une altérité radicale, et en particulier d'une pénétration d'un ordre de causalité méta-humain dans le monde humain. Il s'agit donc d'une ouverture au sein du monde humain fermé sur ses enchaînements de causalité. D'une certaine façon, l'expérience religieuse est impossible dans un univers clos.

Au religieux engagé dans cette perspective, et qui ne nie donc pas l'altérité divine, la question est donc, à partir de ce point, de savoir où arrêter la démythologisation. Est-il possible de rejeter la traversée de la Mer Rouge, comme non conforme à la vision moderne du monde, et de garder dans le même temps une foi certaine en la résurrection ? L'auteur note qu'il est théoriquement possible de donner à l'histoire judéo-chrétienne un sens essentiellement symbolique, et d'en faire une forme de code performatif, un outil de réflexion sur soi-même et d'avancement psychologico-spirituel. Mais à ce compte-là, Dieu n'est plus nécessaire à la religion et l'option réductive - réductive parce que réduisant l'altérité aux données du monde moderne - est, du moins du point de vue religieux, essentiellement autodestructrice.

Les options déductives et réductives ont donc ceci en commun qu'elles entretiennent avec la question de la liberté des rapports ambigus. Elles ne requièrent en effet qu'un unique saut dans la foi, qui est le choix d'une structure de plausibilité, ou d'un ensemble de structures de plausibilité, dont devraient mécaniquement découler les choix d'ordre religieux. En prétendant apporter des réponses définitives à la question de la pluralisation des structures de plausibilité, elles tendent à évacuer l'enjeu de construction d'une intelligence de la foi qui soit opératoire. Par opératoire, l'on entend une intelligence qui soit capable de se déployer dans une expérience incarnée, c'est-à-dire de construire au fil du temps une histoire singulière autour de l'usage de sa liberté de telle façon qu'on ne puisse dire à aucun moment de sa vie « je n'y étais pas ».

Dans cette perspective, la troisième option analysée par Berger, l'option inductive, est d'une nature tout à fait différente. Cette stratégie conduit à considérer que l'expérience religieuse qui relie la personne à la vérité est une émergence, c'est-à-dire le résultat imprévisible de la rencontre d'un certain nombre de conditions, au rang desquelles la liberté. On ne peut donc que réunir ces conditions de l'expérience religieuse.

Cette option est dite inductive : comme pour l'induction en tant que méthode scientifique, elle vise à réunir et mettre en contact les éléments d'une progression sans certitude sur le résultat attendu. Ces éléments sont, autour de la liberté humaine (ou de la raison), les éléments de la tradition qui médiatisent une expérience originelle et l'ensemble du panorama de l'existence humaine moderne. Du point de vue de la stratégie cognitive, elle implique un effort particulier pour retrouver, à travers la tradition, l'expérience originelle et la mettre en perspective avec l'expérience actuelle.

En fait, du point de vue théologique, la position inductive - qui est celle que privilégie Berger - repose sur l'idée déjà développée par le cardinal Newman que la vérité ne saurait aller contre la vérité. La recherche de la vérité dans l'expérience devrait implicitement déboucher sur une communauté à travers le temps et l'espace, communauté unie par des expériences différentes mais interreliées. De ce fait, ce livre de Berger est implicitement un ouvrage sur la communion, au sens de communauté vivante déployée dans le temps, en référence à un tiers méta-humain et par opposition à la fusion fondée sur l'abdication de la liberté. Le tiers, en l'occurrence, est la vérité, cette vérité accessible par l'expérience individuelle et dont on suppose qu'elle est identique à travers le temps et l'espace.

De fait, la vision de l'univers et du phénomène religieux tels qu'ils ressortent de la lecture de ce livre est essentiellement relationnelle. Berger, implicitement, souligne bien comment l'option déductive et l'option réductive nient la liberté humaine en niant ce par quoi elle s'exprime, la première en niant le chemin, l'autre en évacuant l'altérité du méta-humain, et donc la possibilité d'une relation.

A ce titre, pour reprendre les termes de Berger, cette réflexion n'est pas sociologique ou théologique, mais pré-théologique. Elle est un exemple d'emploi de la sociologie comme perspective et comme arrière-plan permettant d'appréhender une question de foi. En ce sens, cet ouvrage est lui-même un exemple de stratégie inductive : la perspective sociologique est ici la médiatrice permettant de mettre en contact des expériences de type différent et de les offrir au jugement du lecteur.

Berger termine enfin son ouvrage en mettant en relation ce qu'il considère comme étant deux idéaux-types de l'expérience religieuse : Jérusalem et Bénarès. Jérusalem représente les religions issues de l'Asie occidentale, fondées sur la proclamation d'une révélation extérieure à l'individu (kérygme). Bénarès évoque les religions de l'Asie orientale, fondées sur l'intériorité et la recherche du divin en soi. La confrontation entre ces deux pôles est pour l'auteur la question de l'avenir. Il voit une opportunité pour les Eglises d'entrer dans une démarche inductive de confrontation, dont la vérité et le christianisme, s'il est vrai, devraient sortir raffermis. Le livre ayant été écrit en 1979, on pourrait lui objecter que la confrontation avec Bénarès a été remplacée par celle avec Médine. Ce serait sans compter que l'Islam est placé par Berger a mi-chemin de ces deux types idéels. La question reste d'autant plus d'actualité que, du moins en Europe, le questionnement sur les options stratégiques se fait autant en référence à la modernité qu'à l'Islam.

Une question cependant se pose à la lecture de cet ouvrage. Certes, l'Eglise institutionnelle peut, comme cela est déjà arrivé, s'engager dans une posture de repli et dans l'option déductive. C'est à certains égards une expérience commune dans certaines parties du monde. Cependant, dans quelle mesure cette Eglise rigidifiée ne se manifeste-t-elle pas comme tiers référent pour des fidèles situés institutionnellement en périphérie, leur permettant ainsi de développer une démarche de type inductif ? Dans quelle mesure les options inductives et déductives ne sont-elles pas elles-mêmes les pôles d'une tension maintenue depuis la naissance de l'Eglise comme communauté ? Une Eglise s'enfermant dans la cristallisation de sa tradition ne secrète-t-elle pas, dans le même temps, les conditions de son renouveau, dans la mesure où le message et l'expérience proposés sont en eux-mêmes des structures de plausibilité validant l'idée de l'induction en matière religieuse ? La question en arrière-plan est celle de l'irréductibilité du dogme pour les religions à kérygme, comme tiers indispensable et médiateur assurant le développement de l'expérience religieuse à la manière d'un tuteur.

Cette réflexion sur l'option inductive est également remarquable en ce sens qu'elle ouvre sur la possibilité d'études sociologiques sur la question de la sainteté. En effet, dans quelle mesure les saints reconnus, comme ceux des Eglises catholiques et orthodoxes, ne sont-ils pas des médiateurs manifestant une expérience transcendante dans la vie quotidienne ? Ces Eglises ne sont-elles pas constituées comme communautés visibles par ces virtuoses reconnus, qui sont autant de pierres irriguant l'expérience fondatrice dans la variété des siècles et des situations humaines ? Une Eglise adoptant la stratégie inductive peut-elle faire l'économie d'une reconnaissance institutionnelle au moins implicite de la sainteté ?

Le sens de la confrontation entre l'Eglise et le monde moderne, enfin, est au cœur de cet ouvrage. Il en ressort bien que cette confrontation peut avoir deux origines différentes, qui renvoient à des options de fond. La première est que, si la stratégie de base est de type déductif, une communauté tendra à se fonder d'une façon croissante sur la séparation d'avec le monde, pour éviter toute forme d'affaiblissement de la structure de plausibilité qu'elle entend préserver. Dans le second cas de figure, une telle confrontation procède de la mise en relation de ce que porte l'Eglise avec ce même monde et du scandale que cela peut représenter pour une conscience sécularisée.

Dans un cas, l'Eglise vit la confrontation pour construire sa cohérence, c'est-à-dire pour faire croire ce qu'elle dit, dans l'autre, elle affronte la confrontation parce qu'elle croit ce qu'elle dit. Deux orientations radicalement différentes, bien que très semblables en apparence. Aider à les distinguer n'est pas le moindre des mérites de ce livre.

Décembre 2011

Matthieu Ollagnon

Référence


 

Peter Berger, L'impératif hérétique – Les possibilités actuelles du discours religieux, Van Dieren Editeur, Coll. « Débats », traduit de l'anglais par Jean-François Rebeaud, 192 pages, Paris, 2005.

 

Pour citer cet article


 

Matthieu Ollagnon, Recension de Peter Berger, L'impératif hérétique – Les possibilités actuelles du discours religieux, Van Dieren Editeur, Coll. « Débats », traduit de l'anglais par Jean-François Rebeaud, 192 pages, Paris, 2005, dans Incursions – La lettre de l'AFFRESS, n°3, janvier 2011, http://www.incursions.fr

Photo de Jean-Noël Lafargue

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