Recension : Revenge of the Forbidden City, de James W. Tong

Revenge of the Forbidden city

Recension de l'ouvrage de James W. Tong paru en 2009 sur la campagne d'éradication du mouvement Falungong en Chine populaire.

Une étude empirique sur l'adaptation d'un système totalitaire à l'économie de marché.

Par Matthieu Ollagnon

 

Vers la fin des années 1990, l'émergence économique de la Chine continentale est devenue de jour en jour plus évidente. Dans le mouvement de libéralisation suivant la transformation des Etats du bloc de l'Est on aurait pu raisonnablement croire que cet enrichissement rapide allait provoquer l'adoucissement ou la disparition du régime communiste. Pourtant, à la mi-1999, l'Etat chinois et le Parti communiste se sont engagés dans une lutte sans merci visant à l'éradication d'un mouvement spiritualo-thérapeutique, le Falungong.

En étudiant empiriquement cette réaction, l'ouvrage de James. T. Tong, Revenge of the Forbidden City, explore les transformations et les continuités du pouvoir communiste dans une société de plus en plus ouverte. Il renseigne pour cela un ensemble de trois questions. La première est celle des motivations du pouvoir chinois dans la mise en œuvre cette politique de suppression d'un mouvement dont l'objet n'était que de très loin lié au politique. Une autre est celle des moyens déployés, et de leur efficacité dans le monde des technologies de l'information. Une dernière, enfin, et non la moindre est celle de la réalité de la transformation du pouvoir avec l'ouverture au capitalisme.

L'ouvrage de Tong est un travail de sciences politiques, attaché à l'exploration des rapports de pouvoir et à leur traduction, à l'intersection des appareils administratifs et de la société. Construit à partir d'une revue minutieuse et surtout, à très large échelle, de la presse et de l'Internet, il s'appuie sur un panel conséquent de publications, tant gouvernementales que produites par le Falungong. Chaque assertion, chaque fait rapporté est documenté, accompagné le cas échéant d'une mise en garde sur la fiabilité des sources. En ce sens, Tong livre une description fine de l'ensemble de la campagne d'éradication, entre son lancement en 1999 et 2005, et ce à tous les niveaux de l'appareil politique et de la société chinoise ; c'est-à-dire, en fait, du Politburo à l'échelon du quartier.

Le Falungong se présente à première vue comme un mouvement inscrit dans une tradition asiatique, réunissant pratiques de santé, activité physique et cosmologie pratique. Il est tout entier tourné vers l'expérimentation d'une transformation de l'être et de ses relations avec l'univers, tout en s'adossant à des éléments dogmatiques, comme l'importance du fondateur. La manifestation sociale du Falungong se fait d'abord par la visibilité d'exercices physiques réalisés dans les parcs et espaces publics, ainsi que par une production de cours et d'informations diverses.

En ce sens, l'Etat chinois ne s'est initialement, d'après Tong, que peu senti menacé. de fait, la posture du Falungong a longtemps été d'entrer dans le cadre de référence social fourni par l'Etat chinois, en tentant de se faire reconnaître en vain et à plusieurs reprises comme une organisation sociale agréée. L'importance de cet enjeu témoigne en soi de l'ambiance particulière d'une société à vocation unitaire et organisée sur le mode holiste par un pouvoir autoritaire. N'y ayant pas réussi, le Falungong est tombé peu à peu dans une forme, sinon de clandestinité, du moins de discrétion, sans que cela n'entraîne pour autant de répression de grande ampleur.

Selon l'auteur, le déclencheur est à trouver le 25 avril 1999 dans une manifestation dans le calme de plusieurs milliers de membres du Falungong en plein cœur de Pékin. Sans aucune violence, ni même, souligne l'auteur, un papier gras laissé sur le trottoir, cette journée a réussi à donner des sueurs froides au sommet du Parti et de l'Etat chinois. Un élément en particulier, outre la discipline de cette force émergente, à été la prise de conscience de sa pénétration au sein de l'appareil de pouvoir : les représentants du Falungong rencontrés à cette occasion travaillaient tous au sein de l'appareil d'Etat, incluant le ministère de la sécurité publique, l'armée populaire de libération et l'université de Pékin. C'est à ce moment là que la nécessité d'éradiquer le Falun gong a été prononcée par le Parti et l'Etat.

L'ouvrage de Tong explore méthodiquement les différents aspects de la mise en œuvre de cette décision avec, toujours en arrière-plan, l'idée d'en déduire une appréciation juste de la réalité du pouvoir communiste et de ses transformations dans une société ouverte au marché. Sont abordés en particulier : la préparation de la campagne d'éradication, sa traduction d'un point de vue légal, la campagne médiatique anti-Falungong, les programmes de « conversion » individuels et de groupe, la structure organisationnelle de cette campagne, les diverses réunions du Parti préparant sa mise en œuvre. Il clôt le propos par une évaluation des résultats de cette campagne, ainsi que par des remarques conclusives.

Il apparaît d'abord que, pour l'instant, l'heure n'est plus aux massacres de masse mais à la mobilisation d'une force écrasante, coordonnée et surtout encerclante. La riposte mise en place par le Parti et l'Etat attaque et traque les membres du Falungong à tous les échelons de la société, par de mutiples moyens et s'appuyant sur des médias variés. L'idée était, à lire Tong, de mettre une telle pression administrative, sociale et morale sur les pratiquants que ceux-ci n'aient d'autres alternatives raisonnables que de s'amender, de préférence publiquement. On voit alors comment un état totalitaire visant l'identité avec la société civile peut faire redescendre une décision des hautes sphères vers tous les échelons intermédiaires et subalterne, c'est-à-dire de Pékin aux comités d'usine et de quartier, tout en leur donnant un vernis de réalité populaire. Dans la même veine, l'auteur décrit comment des commandes sont passées aux médias - journaux, éditeurs, télévision - en vue de saturer l'espace médiatique d'une propagande axée essentiellement sur des questions sanitaires et sociales, le Falungong étant accusé d'être nuisible à ses praticiens et destructeur du lien social. Les procédures de conversion auxquels sont soumis les irréductibles n'ont alors même pas besoin d'être systématiquement violentes, bien que l'usage de la violence ait été semble-t-il, sinon encouragé, du moins toléré. En ce sens, Tong décrit bien une mobilisation dans toutes les dimensions de la société en vue d'en faire un appareil de pression sur les praticiens et membres du Falungong. Le taux de conversion, selon les chiffres rapportés par l'auteur, avoisine de ce fait les 90% dans certaines régions.

Les conclusions qu'il en tire ne vont donc pas dans le sens d'un affaiblissement du Parti communiste en Chine. Il remarque d'abord que le pouvoir chinois a tiré les échecs des années 1980, et en particulier le massacre de Tienanmen, et applique désormais une politique de répression sélective, en fonction de cibles choisies sur lesquelles il fait peser tout sa puissance. A l'aide d'indicateurs tels que les réimpressions d'ouvrage de propagande ou l'attribution de prix littéraire, Tong souligne que rien ne prouve que la définition de situation que l'ont a voulu imposer ait été réellement crue, mais que par contre le message de conformité est bien passé. Ceci témoigne d'une force intacte et sur un maillage social extrêmement resserré. Il remarque également que dans l'ensemble du processus, les acteurs de l'Etat ou de la démocratie formelle se sont toujours trouvé ou effacés ou entraînés par ceux du Parti.

Et l'auteur de répondre à sa question première, à savoir celle de l'affaiblissement ou non du pouvoir communiste. Il en ressort que, dans cette société ouverte au marché, l'appareil communiste a modifié certaines de ses stratégies de régulation, de façon sans doute à laisser plus de jeu dans les interactions sociales, mais qu'il a gardé intacte une capacité de se raidir et de submerger les menaces émergentes. Dans cette perspective, il ne conclut pas sur une prospective affirmée, mais bien sur la possibilité de nouvelles tensions dans un système, quoi qu'il en soit, en changement.

L'ouvrage est abondamment nourri de chiffres, tableaux et références, rendant de ce fait la lecture parfois difficile. Il laisse cependant une impression générale de rigueur dans l'argumentation et sa portée va au-delà du champ des sciences politiques et de la sinologie. En effet, en montrant comment et pourquoi un pouvoir prend peur d'un groupement religieux et tente de l'éradiquer, il peut mutadis mutandis fournir quelques intuitions et un point de comparaison relatif avec les persécutions vécues par les premiers chrétiens sous l'Empire romain. On notera en particulier que, comme sous l'Empire (Stark, 1997) la question de la purge des élites s'est posée mais que, à la différence de Rome, l'Etat chinois semble avoir investi massivement dans l'exercice d'une pression sur les fidèles proprement dits.

Un autre apport important de cet ouvrage est qu'il est un des premiers à analyser les stratégies de contrôle et de régulation d'un totalitarisme cohabitant avec une économie de marché technologique au XXIème siècle. On y voit en particulier l'importance des stratégies de saturation de l'espace médiatique mais aussi de l'usage fait d'une prévention de type sanitaire pour, sous des formes apparemment bénignes, mettre en œuvre une stratégie de contrôle. En ce sens, l'ouvrage de Tong peut alimenter non seulement le débat sur la Chine actuelle mais remet également sérieusement en question l'hypothèse selon laquelle les régimes autoritaires sont condamnés à mécaniquement céder devant la modernité économique et technologique.

Matthieu Ollagnon

Septembre 2011

James W. Tong, Revenge of the Forbidden City – the Suppression of the Falungong in China, 1999-2005, Oxford University Press, New York, 2009, 282 pages.

Pour citer cet article


Matthieu Ollagnon, recension, Revenge of the Forbidden City – the Suppression of the Falungong in China, 1999-2005, de James W. Tong, Incursions n°5, Paris, Septembre 2011, http://www.incursions.fr

Références


Rodney Stark, The Rise of Christianity: how the obscure, marginal Jesus movement became the dominant religious force in the Western world in a few centuries, HarperCollins, New York, 1997, 246 pages.

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